Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler montre Marlene Dumas

Ce n'est pas une star, comme Jeff Koons, Takashi Murakami ou Anish Kapoor. Il s'agit néanmoins d'une vedette. Marlene Dumas occupe cet été une salle entière de la Biennale de Venise, avec des tableaux représentant des crânes. Une manifestation où elle a obtenu de jolis espaces dès 1995. Révélée en 1992 à la Documenta de Kassel, la dame figure par ailleurs aux murs de nombreuses institutions non seulement néerlandaises (elle vit à Amsterdam depuis 1976), mais anglaises ou nord-américaines. Citons la Tate londonienne, le MoCA de Los Angeles ou le MoMA new-yorkais. Curieusement, la France boude encore cette Sud-Africaine de 62 ans, alors qu'elle a reçu sa première «personnelle» dans une galerie parisienne en 1979. Seul François Pinault, Vénitien d'élection il est vrai, lui a ménagé une petite place. 

Marlene Dumas se retrouve aujourd'hui à la Fondation Beyeler. Elle la reçoit, si j'ose dire, dans le cadre d'une tournante. L'exposition unit les forces bâloises, hollandaises (le Stedeljick d'Amsterdam) et anglaises (la Tate). Le contenu n'apparaît pas identique à chaque fois, le choix étant opéré à Bâle avec la commissaire Theodora Vischer. Ce sont là des variations sur un thème. L'intéressée a suivi les trois versions de près. On lui souhaite de ne pas avoir conçu elle-même l'accrochage alémanique. Difficile de faire plus laid et plus confus. «The Image as Burden», pour reprendre le sous-titre officiel, dessert l'artiste. Elle méritait mieux que cela.

Au pays de l'apartheid

Peut-être faudrait-il maintenant présenter la plasticienne. Marlene Dumas est née à Cap Town en 1953, au beau pays de l'apartheid. Même si elle l'a quitté dès 1976, son œuvre en porte les stigmates. Il s'agit d'une sorte de péché originel. Le travail de mémoire possède ici un net goût d'expiation. Il suffit de voir, même si elle part ici d'une photo d'actualité congolaise de 1961, Pauline Lumumba en deuil à plusieurs années de distance. Rappelons qu'il s'agit là de la veuve du leader noir Patrice Lumumba, tué dans les guerres sans fin ayant marqué l'indépendance de l’ancienne colonie belge. Pauline n'est pas forcément seule. Sur une sorte de triptyque, elle se retrouve avec Winnie Mandela et la compagne de Malcom X, l'homme des Black Panthers. 

Ces résurgences, qui tiennent du grattage des croûtes douloureuses, résultent des méthodes de travail adoptées par l'artiste. Figurative, comme la plupart de ceux (ou celles) proposant un art de combat, la peinture de Marlene n'est jamais produite d'après des modèles en train de poser. La Sud-Africaine se sert de ses archives, formées à l'ancienne. Elle découpe des images, les met dans des classeurs, puis les ressort au moment voulu. L’œuvre ne possède du coup pas d'actualité immédiate. Les documents peuvent avoir des décennies. Cinq au moins pour les deux tableaux présentés à la Fondation Beyeler, où le visiteur voit des écolières blanches en uniforme avec leur maîtresse. Une image renvoyant sans doute au Cap Town des années 1960. Il s'est écoulé un peu moins de temps pour «Stern». Marlene s'est ici inspirée d'une photo d'Ulrike Meihof, «suicidée» dans sa prison en 1976. Un document déjà utilisé par Gerhard Richter. "Mes images sont de seconde main, mes émotions de première main."

Pessimisme foncier 

D'une manière générale, la peintresse (osons ce féminin) a l'inspiration tragique. Le taux de mortalité apparaît élevé chez elle. Mais il lui suffit de montrer un enfant avec les bras tachés de peinture pour inquiéter. Le pessimisme de Marlene Dumas, qui lorgne du côté de Goya ou de Bacon, fait froid dans le dos. Il est servi par le métier de la dame, qui utilise ses pinceaux de manière dérangeante. Elle cerne les contours en économisant la couleur, comme si cette dernière possédait quelque chose de trop joyeux. De divertissant, au sens propre. Cette peinture dessinée (ou ce dessin peint) doit aller à l'essentiel des choses. Une sorte d'os sous la chair. 

Au départ marginale, la (jeune) sexagénaire se retrouve dans l'air du temps. Un temps revenu à la peinture, longtemps dite morte. Une époque appréciant la création difficile, douloureuse et monumentale. Nous nous situons aujourd'hui bien loin des bouquets de fleurs qui garnissaient naguère les salons bourgeois. Notons pour terminer que ce mode de voir correspond à la Fondation Beyeler, qui regarde aujourd'hui vers le contemporain (1). Elle vient de s'offrir une vaste toile de Marlene, «Nuclear Family» de 2013. On y voit un père, une mère enceinte et deux enfants à demi nus. Car Marlene Dumas n'a pas peur, en pleine pudibonderie actuelle, de montrer des enfants dévêtus... 

(1) La Fondation a aussi acquis récemment une double œuvre, pleine d'ampoules lumineuses, de Philippe Parreno.

Pratique

«Marlene Dumas, The Image as Burden», Fondation Beyeler, 101 Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 6 septembre. Tél. 061 645 97 20, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h. Photo (Marlene Dumas/DR): L'une des deux toiles inspirées par les classes sud-africaines blanches des années 1960, "The Teacher".

Prochaine chronique le mardi 21 juillet. Pour quelques jours encore, Avignon propose en marge du festival la peinture caravagesque et banlieusarde du jeune Guillaume Bresson.

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