Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE / La Fondation Beyeler montre les séries de Richter

"Je suis désolée, Madame, il fallait s'accréditer à l'avance. Le nombre de places est limité." Dépitée, la journaliste devra se contenter des espaces d'expositions de la Fondation Beyeler. Le saint des saints lui restera fermé. Il s'agit d'un vaste lieu souterrain. Seulement voilà! En ce vendredi 16 mai, 400 membres de la presse y ont pris place, les francophones se voyant regroupés afin de profiter d'une traduction simultanée. Neuf caméras attendent, au fond de la salle, l'entrée de la superstar. On se croirait à Cannes, dont le festival se déroule au même moment. 

Presque à l'heure dite, Sam Keller (ex Art/Basel"), l'actuel directeur, et Hans Ulrich Obrist, commissaire de l'exposition, font leur entrée. Ils sont suivis par Gerhard Richter, 82 ans, que l'exercice de la conférence de presse n'a pas l'air d'intéresser outre mesure. Sam Keller démarre sur un auto-hommage hyperbolique. "Il s'agit de la plus belle de nos expositions. De la plus équilibrée entre les œuvres montrées et le cadre architectural.". Sam continue sa lecture. "Il y a là de quoi satisfaire les admirateurs d'un homme qui enthousiasme des millions de gens dans le monde. Richter a depuis longtemps sa place dans l'Olympe de l'art."

Des questions presque sans réponses 

Obrist peut ensuite raconter (c'est à dire également lire) ses expériences avec l'Allemand. Il n'en est pas à son coup d'essai. Richter lui a appris bien des choses. "Grâce à lui, je sais tout ce qu'il faut savoir pour monter une exposition. Gerhard s'intéresse aussi bien au choix initial des peintures qu'à la mis en page du catalogue. Pour lui, même le titre donné à la manifestation est important. Il a ainsi voulu insister cette fois sur le mot séries." 

Il n'y a plus qu'à passer aux questions. Les réponses du grand homme demeurent laconiques. Il tente de s'en tirer avec une pirouette. Les sommes effarantes offertes par des collectionneurs pour posséder une de ses toiles lui sont "agréables à entendre, même si elles semblent en même temps absurdes." "Le grand problème du marché de l'art est qu'il ne possède plus de critères." Difficile de comprendre plus d'un mot sur deux. L'interprète doit se faire des cheveux blancs. Le peintre, qui a tout du vieux monsieur, peine à articuler. Il expédie quelques mots. Puis, au bout d'un moment, il s'en va pour de bon. Fin de la conférence de presse, faute d'interlocuteur. Il y aura tout de même des applaudissements.

Thème et variations 

Mais l'essentiel, après tout, ne réside-t-il pas dans les salles du haut? Le grand espace voué à Richter fait (vu le démontage parallèle de l'exposition Odilon Redon) que l'entière collection Beyeler se trouve en caves. Il faut dire que le thème se révèle bien la série, avec ce qu'elle suppose de thème suivi de variations. L'exercice forme, depuis Claude Monet, une composante essentielle de la création moderne, avec ses approfondissements et ses redites. Richter pratique la chose depuis les années 1970, pour des compositions abstraites et des sujets figuratifs. Il suffit de penser à la suite politique, aujourd'hui au MoMA, sur le 18 octobre 1977, jour du "suicide" de la bande à Baader. 

Chaque espace se voit donc voué à un de ses ensembles, montré dans sa continuité. Contrairement à ce qui s'est jadis produit pour Monet, tous n'ont pas été "cassés". Des mécènes se sont unis pour les offrir à une institution publique (voir article ci-dessous). La logique se voit ainsi respectée. Dans le but d'alléger ce que ces blocs pourraient avoir de monolithiques, l'accrochage inclut cependant des pièces isolées, souvent de petite taille. Elle forment des respirations.

N'oublions pas Winterthour! 

La rétrospective arrive juste après celle de Winterthour, consacrée aux récents "Stripes" exécutés à l'ordinateur et aux peintures sous verre. La seconde présentation de Winterthour, vouée aux dessins de Richter, dont son Kunstmuseum possède un énorme lot, reste en place. Les amateurs peuvent la découvrir (en allant à Bâle?) jusqu'au 27 juillet.

Pratique

"Gerhard Richter, Séries", Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen, jusqu'au 7 septembre. Tél. 061 645 97 00, site wwwfondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. 25 francs l'entrée... Photo (Gerhard Richter): "Lesende" (1994). Cette pièce ne fait partie d'aucune série. C'est une respiration.

Voir article complémentaire publié ce jour. Le Kunstmuseum de Bâle reçoit quatre tableaux de Richter.

Prochaine chronique le samedi 24 mai. Des livres, pour changer!

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