Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler montre Balthus sans le censurer

Crédits: Succession Balthus/Museo Thyssen, Madrid 2018

C'est un événement, surtout pour les Suisses alémaniques. Idole romande, Balthus n'avait jamais connu d'exposition outre-Sarine, lui qui avait pourtant vécu à Berne et séjourné au Beatenberg. Sa première épouse, Antoinette de Watteville, se révélait par ailleurs aussi Bernoise que les stars Liselotte Pulver et Ursula Andress. Ce n'est pourtant pas dans la ville fédérale qu'a aujourd'hui lieu l'actuelle rétrospective. Elle était dans le style de la Fondation Beyeler à Bâle. C'est donc là que Raphaël Bouvier et Michiko Kono ont monté cette exposition contenant une soixante d’œuvres. Avec Balthus, il semble difficile d'aller plus loin dans le quantitatif, même si l'homme a davantage produit qu'on le pensait jadis. Musées et privés conservent jalousement les œuvres, dont ils se sentent davantage que de simples dépositaires. Il existe ici un aspect affectif avec les tableaux, puisque la Fondation Beyeler ne présente en général pas de dessins.

Mort en février 2001 à la veille de ses 93 ans, Balthus reste au cœur des polémiques. Un certaine façon de rester jeune, après tout. L'homme choque autant qu'il l'avait fait en 1934 à Paris, lors de sa première présentation à la Galerie Pierre. D'abord, il restait un figuratif presque classique, en dépit de certaines maladresses (ou plutôt bizarreries) assumées en pleine expansion de l'abstraction. Ensuite par l'audace de ses sujets. Même si la version peinte de «La leçon de guitare» se révélait moins explicite que son esquisse, il y avait là de quoi heurter. Le doigt de la dame se trouvait bien près du sexe de la filette. Cette «Leçon» ne se retrouve pas à Bâle, où une salle reconstitue pourtant en partie l'accrochage de 1934. Mais il y a là d'autres toiles qui y figuraient. Magnifiques du reste, comme «La toilette de Cathy» inspirée des «Hauts du Hurlevent». Antoinette y fait sa première apparition en muse dénudée.

L'affaire "Thérèse"

En revanche éclate bien au mur, deux salles plus loin, la «Thérèse rêvant» de 1938. La version la plus réussie à mon avis des portraits inspirés par une fillette de dix à douze ans. Sa voisine à Paris. On sait qu'une visiteuse du Metropolitan Museum de New York a exigé en novembre 2017 le retrait des cimaises de cette toile, jugée par elle pornographique. On ne joue pas avec la sensualité des enfants aujourd'hui. Sa pétition en ligne a réuni des millier de signatures. Le «Met» n'a pas cédé, ce qui peut étonner du milieu plutôt castré des institutions américaines. Il doit aujourd'hui être content d'envoyer cette patate chaude» en Suisse pour une exposition culturelle. Le «Met» reçoit ainsi une caution. Notons cependant qu'ici comme ailleurs dans l'exposition, il vaque des guides volants. Ils répondent aux éventuelles questions. Une première à la Fondation Beyeler. On n'est jamais assez prudent pendant les temps moralement frileux que nous traversons. Cela dit, Thérèse a bien une petit culotte. Propre. Ce qui gêne sans doute le plus est le message subliminal du chat. Un gros matou lape son lait dans l'écuelle placée sous la chaise de Thérèse. Une métaphore érotique. Le chat incarne en plus la sexualité déréglée... 

A part cela, l'exposition reste on ne peut plus classique. Il y a juste quelques fonds de couleur venus trancher sur les habituelles cimaises blanc de blanc (du type grande lessive). Un plus dans la mesure où Balthus, qui a beaucoup regardé du côté de Gustave Courbet, reste un peintre aux tons extrêmement sombres. Il a donc l'air noir sur du blanc. Il y a aux murs des sommets de «Le Roi des chats» (1935) à «La chambre turque» datant du début des années 1960. Notons à ce propos qu'à part une toile vraiment laide de 1989-1994, la fin se voit occultée. C'était sans doute prudent. Mais il eut fallu dans ce cas éliminer aussi les douloureux débuts. Les petit paysages parisiens de 1928-1929 (Balthus a alors vingt ans) sont sauvés par leur illustre signature. Ce sont des croûtes qui, anonymes, n'attireraient pas un regard sur un marché aux puces.

Espaces thématiques 

Raphaël Bouvier, qui est un homme brillant, a eu la bonne idée de créer des espaces thématiques. Il y en a un pour les portraits, parfois de commande, de 1934-1940. Des gens du monde y posent dans des décors pauvres, mais d'une pauvreté luxueuse à la manière du décorateur Jean-Michel Frank. La salle reste bien sûr dominée par la superbe effigie en jupe blanche d'Antoinette, qui a alors fini par l'épouser, non sans hésitations. Un autre lieu illustre l'influence de Courbet avec des paysages peints en Savoie au début de la guerre et le magnifique «Les beaux jours», venu d'un autre musée new-yorkais que le «Met». Il y a aussi là une fillette dans une posture suspecte... 

La grande salle, qu'il s'agit de remplir avec des pièces d'un certaine dimension, est naturellement dominée par «Le Passage du Commerce Saint-André» de 1952-1954. La plus vaste toile jamais entreprise par Balthus, qui commence à loucher ici du côté de Piero della Francesca. C'est elle qui se trouve en fait à l'origine de la manifestation. Il s'agit d'un dépôt à long terme consenti par un particulier à la Fondation. Comme la plupart des institutions alémaniques, celle-ci se montre accueillante. Pour les Beyeler, il s'agit là d'une première. L'artiste ne figure pas dans l'ADN de sa collection. Ernst et Hilde ne possédaient aucun Balthus. Le galeriste et son épouse se concentraient sur quelques noms dont il ne faisait pas partie, au même titre que Derain, Bonnard, Chagall ou les futuristes. Chacun a ses têtes.

Sage par rapport à Lausanne 

Dans l'ensemble, l'exposition se révèle donc réussie. Elle reflète les forces, mais aussi les faiblesses d'un artiste devenu populaire après être longtemps resté connu des «happy few». Comme chez Courbet, pour reprendre le grand modèle, l'artiste reste très inégal. Il fallait sinon le dire (la chose reste aujourd'hui interdite, avec la veuve Balthus comme gardienne du temple), du moins le montrer. Sans trop d'originalité. Je vous l'ai déjà dit. Beyeler, c'est aujourd'hui Gianadda en mieux. Lausanne se sera du coup permis des folies avec l'artiste. Je vous ai récemment raconté que le Musée cantonal des beaux-arts avait montré le peintre (avec des dessins, cette fois!) dans les caves de son chantier. La chose mise en scène par Bob Wilson. Chacun trouve ses moyens de communiquer. Il s'agit en 2018 de s'adresser à «son» public.

Pratique

«Balthus», Fondation Beyeler, 101 Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 1er janvier. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

Photo (Succession Balthus, Museo Thysssen, Madrid 2018): L'une des versions de "La partie de cartes".

Prochaine chronique le vendredi 21 septembre. Le Musée de l'Home se penche à Paris sur le Néandertal. Une réussite totale.

 

 

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