Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/L'extravagant "Too Late to Panic" rajeunit le Museum Jean Tinguely

Crédits: Museum Tinguely, Bâle 2018

Comme aujourd'hui tous les musées, Le Museum Tinguely de Bâle se doit se proposer des expositions. Pas facile ici de trouver chaque année un nouveau programme! Les artistes doivent entretenir un lien avec Jean Tinguely (1925-1991). Mieux vaut en plus qu'il s'agisse de contemporains. Il faut maintenir dans l'actualité un homme mort depuis vingt-sept ans. Eviter d'un faire une figure historique. Le rapprocher des jeunes générations. L'institution bâloise est en effet fréquentée par des familles, et donc par beaucoup d'enfants. 

Bien sûr, il y a eu des égarements. Le constructiviste russe Iwan Puni, devenu en France Jean Pougny, en forme un exemple et cela même s'il s'agit d'un créateur de premier plan. Idem pour les parcours sur les sens, qui auraient pu trouver leur sens ailleurs. Le Tinguely doit conserver sa spécificité, faite de bricolages artistiques, d'irrévérences et d'imaginations ludiques. Soyons justes. La direction a souvent eu la main heureuse ces dernières années. Elle a trouvé des gens prolongeant la vision de «Jeannot» Tinguely. Je pense ici à la Berlinoise d'adoption Sofia Hultén, née en 1972, et surtout à l'Anglais Michael Landy, qui est lui de 1963. Mais c'était aussi une bonne idée que de montrer un autre Britannique, Stephen Cripps, même si ce dernier est mort à trente ans en 1982. Et donc avant Tinguely, auquel ce cadet se référait souvent.

Un duo alémanique 

Pour la grande exposition de l'été 2018, le Museum Tinguely n'a pas eu à chercher bien loin. Il a donné une carte presque blanche à Gerda Steiner et à Jörg Lenzlinger, qui travaillent en tandem à Langenbruck. Un village situé dans le demi canton de Bâle-Campagne. Elle est Lucernoise et a aujourd'hui 51 ans. Il est Zurichois et en compte 54. Le couple fonctionne en symbiose depuis de nombreuses années. Le musée peut ainsi proposer des pièces remontant au millénaire dernier. Le duo a été ensuite l'hôte d'Expo 02, la grande nouba helvétique dont on ne parle plus guère. Il proposait là sa «Heimatmaschine». Elle faisait pousser plantes et cristaux. En 2003, ce binôme représentait la Suisse à la Biennale de Venise. C'était à l'église San Stae, sur le Grand Canal. Un lieu qui ne se voit plus utilisé aujourd'hui pour des performances artistiques. Un conflit a opposé le curé, du genre intégriste, aux commissaires lors de l'exposition Pipilotti Rist. 

Pas de risque de censure à propos de «Too Early to Panic» (pourquoi toujours cette manie des titres en anglais pour l'art contemporain?) au Museum Tinguely! La commissaire Séverine Fromaigeat a pu laisser sans souci la bride sur le cou aux deux créateurs. Ceux-ci ont installé leur petit monde au rez-de-chaussée, dont ils ont divisé l'espace en coin et recoins. Tout commence ainsi comme dans un conte de fée. Le visiteur doit choisir entre trois portes d'entrée. Sur l'une il est écrit comme de juste «Too Early to Panic». La seconde porte le seul mot «Jetzt», autrement dit maintenant. Quant à la dernière, elle prévient méchamment: «Too Late to Panic».

Labyrinthe kitsch 

En prenant la première, le public traverse un tunnel de papier argenté débouchant sur une forêt étrange. Les Steiner-Lenzlinger recyclent tout et adorent les moisissures. Il y a aux branches des fleurs artificielles. Des figurines en plastique et des animaux empaillés jonchent le sol. Ce labyrinthe kitsch va se développer de toutes les manières. Un instrument de musculation, une fois actionné, soulève le couvercle de deux réfrigérateurs de magasin et la tête d'un escargot géant. Une armoire, après avoir été ouverte, déborde de fleurs en tissus ou en papier. Pendus au plafond, de grands récipients révèlent des mixtures puissamment colorées résultant d'on ne sait trop quelles inavouables germinations. Tout continue ainsi par la suite, même si le visiteur se retrouve dans une sorte de clinique. Ou plutôt l'Institut Wabi-Sabi. Une scientifique d'opérette lui fera voir ici des larmes récoltées au microscope. Une esthéticienne lui posera d'énormes faux ongles récupérés. Les petits adorent ça. Voila qui les change du monde aseptisé souhaité pour eux par leurs parents! 

Aucun itinéraire fixe, bien sûr! Comment pourrait-on en imaginer un dans une aussi joyeuse anarchie? Il est permis de se coucher sur un lit médical, la tête posée en dessous d'une météorite. On peut empoigner le rideau séparant deux espaces. Il ne s'agit pas de rangs de perles de verre ou de lamelles de plastique, comme dans les bistrots d'antan. Il y a là de petits os enfilés. L'amateur peut admirer des tableaux exécutés par des fourmis éthiopiennes, dont les pattes ont été trempées dans l'encre et le sucre. Regarder tourner des champignons artificiels sur un disque aimanté. Admirer une projection fixe assis sur une balançoire, qu'il est naturellement permis de pousser. Pénétrer dans une chambre secrète en se faufilant entre quatre matelas bien serrés. Interdit aux gros apparemment!

Mauvais goût assumé 

La sortie se fait, étourdi devant tant d'imaginations et de mauvais goût assumé, par une cabane à outils. Dans cette construction de bois éphémère, il y a des instruments partout. Il existe tout de même une issue au bout. Il n'y a qu'à pousser la porte. C'est celle portant de l'autre côté les mots «Too Late to Panic». La boucle se retrouve bouclée. Le visiteur ne se souvient presque de rien, comme après un rêve par trop étrange. J'éprouve ainsi de la peine à me rappeler ce qui figure sur toutes les photos associées quelque part sous le signe de la fécondité. Notez que rien n'empêche de faire un second tour. Ici, on se veut aussi peu dirigiste que possible.

Pratique

«Too Early to Panic», Museum Tinguely, 1, Paul Sacher-Anlage, Bâle, jusqu'au 23 septembre. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Museum Tinguely, Bâle 2018): Germinations sous cloche. Le petit monde de Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger.

Prochaine chronique le 3 septembre. Deux livres sur Picasso.

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