Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE / L'Antikenmuseum parcourt la Rome éternelle

L'Antikenmuseum de Bâle nous en fait voir de toutes les couleurs. D'abord, ses décorateurs ont osé des tons pour le moins audacieux. Du rose pétard, du vert astringent ou du mauve électrique. Ensuite, nombre de sculptures se révèlent polychromes. Principale invitée, la Fondazione Santarelli, créée à Rome en 2004, recèle en effet nombre d’œuvres utilisant des matériaux divers ou le porphyre, cette pierre rouge et dure liée au pouvoir. 

Seconde grande exposition organisée dans l'institution rhénane par son nouveau directeur Andrea Biscagna, qui a succédé fin 2012 à Peter Blome, "Roma eterna" ratisse large. Certaines pièces datent bien sûr de l'époque romaine. Mais pas toutes! Symboles de la grandeur d'un empire évanoui, elles ont servi de matrices durant des siècles. Au début du XIIIe siècle, l'empereur Frédéric II, Allemand installé en Sicile et dans les Pouilles, fit ainsi créer des œuvres décalquant celles produites mille ans plus tôt. La Renaissance agira de même, avec des buts moins évidemment politiques. Idem pour le néo-classicisme international des années 1770 à 1840, qui verra dans l'Antiquité un modèle d'ordre et de beauté.

Parcours thématique 

Ces époques se brassent dans "Roma eterna", dont le parcours se veut thématique. Tout commence par le pouvoir, pour continuer avec les mythologies, dont fait finalement partie la religion catholique. Reprendre un thème ancien donne une assise et une respectabilité. Certaines pièces mélangent même les siècles. On sait à quel point certain marbres, découverts par les archéologues des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, se virent complétés par des artistes modernes. Restaurer supposait alors la reconstitution d'un état originel supposé. Les pierres elle-mêmes se voyaient réutilisées. Ainsi en allait-il du porphyre. Les carrières égyptiennes étant demeurées inaccessibles du IVe au XIXe siècle, il fallait bien prendre la matière première quelque part. 

Les œuvres présentées sont généralement de belle qualité. Elles possèdent le mérite d'une relative nouveauté. La collection formée à Rome par Ernesta et Dino Santarelli reste normalement dans un château peu accessible. Elle n'en est sortie que pour une exposition en 2012 au Museo di Roma. L'ensemble de statues antiques formé par l'historien d'art Federico Zerai ("l'occhio") a été légué par ce dernier en 1998 à l'Accademia Carrara de Bergame, tandis que sa villa de Mentana et sa bibliothèque allaient à l'Université de Bologne. Mais l'Accademia, dont le musée est longtemps resté en travaux, n'en a pas fait son intérêt premier.

Un modèle utilisé jusqu'en plein XIXe siècle 

Le public peut donc découvrir toutes sortes de raretés. Elle vont de deux œuvres de Pietro Bernini, le père du Bernin, à une étonnante sculpture miniature du Français romanisé Pierre Legros, montrant un saint Stanislas Kostka à l'agonie. Un Frédéric II vu comme un empereur romain voisine avec un Frédéric VII de Danemark mis à la même sauce par Thorwaldsen (l'homme du "Lion de Lucerne") en plein XIXe siècle. Il faudra attendre l'époque moderne pour se détacher vraiment du modèle antique. On imagine mal le buste d'un François Hollande en toge! 

Qu'est-ce qui rend la visite de "Roma eterna", si habilement conçu par son commissaire Dario del Bufalo, une grosse pointure pour ce qui est de l'art antique, un peu pénible? L'absence de visiteurs. L'Antikenmuseum connaît un déficit de public. Son site a beau montrer l'interminable file d'attente, en 2004, pour son exposition Toutankhamon qui avait attiré 620.000 visiteur. Il s'agissait là d'un coup exceptionnel, qui avait coûté une fortune aux sponsors. En temps normal, les nombreuses salles restent vides en dépit d'une collection fabuleuse, notamment de vases grecs, issue de deux siècles de collectionnisme bâlois cultivé.

Le terrain miné de l'archéologie 

On peut voir là plusieurs raisons. La première est que les jeunes générations s'éloignent de ce qu'on appelait naguère les "humanités classiques". La seconde, plus sournoise, tient à la personnalité controversée de l'ancien directeur Peter Blome. En dix-neuf ans de règne, ce dernier sera parvenu à créer de toutes pièces un département égyptien, puis un autre mésopotamien également magnifiques. L'archéologie n'en est pas moins devenue un terrain miné. Si l'origine des œuvres n'avait presque aucune importance jusque dans les année 1960, il n'est désormais plus question que de fouilles clandestines, de sorties illégales et de restitutions. Les nationalismes ont pris l'ascenseur. Les archéologues jouent (parfois) aux intégristes. Un soupçon de pillage entoure aujourd'hui les collectionneurs s'aventurant dans le vase grec ou l'ouchebti égyptien. 

Il ne fait aucun doute que l'Antikenmuseum pâtit de cette légende noire (qui est parfois une réalité!). Blome n'a pas toujours été clair sur les provenances. Il a régulièrement pris position contre les lois, il faut dire draconiennes, visant à réglementer les transferts des biens culturels. Il s'est du coup vu mis à l'écart par ses collègues, pour lesquels le politiquement correct sert souvent de pensée unique. On cherchera en vain l'Antikenmuseum dans la revue gratuite distribuée par les musées bâlois, alors que le Vitra Museum, sis en Allemagne, s'y trouve. 

Il faudra que son successeur arrondisse les angles. Il conserve un ensemble unique en Suisse, même si Genève émet des prétentions à ce sujet. Un pôle commun semble indispensable. Après tout, l'Antikenmseum se trouve, Sankt Alban Graben, juste en face du Kunstmuseum!

Pratique 

"Roma eterna", Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 16 novembre. Tél.061 201 12 12, sie www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (DR): Au premier plan, le buste de François de Lorraine, empereur romain-germanique, réalisé par Vittorio Barbieri vers 1740. Pour souligner sa légitimité, le sculpteur lui a conféré la lippe des Habsbourg, alors qu'il n'avait fait qu'épouser Marie-Thérèse d'Autriche!

Prochaine chronique le samedi 12 juillet. J'ai plongé le nez dans le dernier livre de Patrick Roegiers, "La traversée des plaisirs". Une traversée dans l'histoire littéraire.

 

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