Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/L'Antikenmuseum fête ses 50 ans avec son fondateur Giovanni Züst

Crédits: Antikenmuseum, Basel

La première salle, après une introduction dans un hall de l'Antikenmusem, conforte une légende tenant du mythe. Un jour des années 1900, dans le salon de coiffure paternel à Bâle, le petit Johannes Züst voit un client déballer une statuette étrusque de bronze. L'enfant est séduit. Il se promet d'en avoir beaucoup comme ça, plus tard. Effectivement! Devenu au Tessin le grand entrepreneur Giovanni Züst, il pourra donner à sa ville natale, en 1959, environ 600 œuvres d'art antiques, en majorité étrusques. Avec une condition, tout de même. Celle de créer un musée. Ce dernier ouvrira en 1966. Züst offrira pour l'occasion un grand torse d'Hercule, connu depuis la Renaissance. L'exposition actuelle, vouée à son créateur, fête donc les 50 ans de l'institution. 

Elle est magnifique, cette première salle située à l'étage de l'une des maisons anciennes du Sankt Alban Graben, peu à peu grignotées par le musée! Plongée dans le noir, elle ne contient qu'une vitrine. Au centre. Et celle-ci comporte un unique objet. Une statuette étrusque, bien sûr. Peu importe qu'il ne s'agisse pas de celle qui a communiqué l'étincelle. Son rôle reste ici symbolique. L'Antikenmuseum va nous raconter une histoire tenant du conte de fée. C'est assez logique, du reste. Aussi somptueux que peu visité, le lieu possède quelque chose de magique.

Un entrepreneur établi au Tessin

Né en 1887, Johann Jakob Züst est donc arrivé à la force du poignet, comme on disait à l'époque. A 24 ans, il fonde sa firme avec un associé, à Chiasso. Le Tessin, alors pauvre, lui semble destiné à un grand avenir. Züst & Bachmeier prospère vite. Le premier acquiert une immense maison à Rancate, à côté de Mendrisio. C'est là qu'il entasse ses trois collections. L'homme ne s'intéresse pas qu'à l'art étrusque, romain et grec d'Italie. Il développe une passion pour l'argenterie ancienne, surtout allemande. Züst se fait enfin un devoir d'acheter la peinture tessinoise ancienne, alors délaissée. Il opère là du sauvetage. Le Bâlois accumule ainsi des œuvres mineures, pour ne pas dire parfois des croûtes. Mais la chose lui permet aussi permis d'avoir un sublime Serodine baroque et un certain nombre de Petrini, grand artiste du XVIIIe siècle. Le Louvre s'est saigné, il y a quelques années, pour avoir lui aussi un Serodine et un Petrini. 

Ce triple ensemble a connu un triple destin. En 1966, l'année de l'ouverture de L'Antikenmuseum donc, Züst offre ses tableaux au Tessin. Il existe ainsi une Pinacoteca Giovanni Züst à Rancate, dans un autre bâtiment que la villa. Elle organise parfois des expositions importantes sur l'art nord-italien. Reste l'orfèvrerie. Züst choisit en 1967 la Ville de Saint-Gall. Ce trésor, qui comporte quelques pièces très importantes, appartient aujourd'hui à l'Historisches und Völkerkunde Museum. Pas de problème de succession, ici. L'industriel règle tout bien avant sa fin. Le vieux monsieur meurt en 1976, à 89 ans.

Un regroupement en forme de portrait 

Afin de marquer son cinquantième anniversaire, l'Antikenmuseum, que dirige Andrea Bignasca, a décidé de réunir ces trois ensembles, histoire de brosser le portrait de son «père». Tout se retrouve mélangé, avec tact et goût. Il y a des tableaux aux murs. Les vases antiques cohabitent sous verre avec de l'argenterie d'Augsbourg. Au centre d'une salle trône un énorme kovsh du début du XXe siècle, format baignoire d'enfant, avec sa louche majuscule. Le tout offert par le tsar Nicolas II avant sa chute. Le visiteur découvre aussi quelques vases semblant de prime abord attiques. C'est vrai et c'est faux. Ces productions des années 500 av. J.-C. émanent de potiers athéniens réfugiés en Italie au moment des guerres contre la Perse. La lumière, très belle, confère une sorte d'unité à l'ensemble. Nous sommes dans l'appartement de Züst en pensée. 

Une galerie, à la fin, remercie les autres grands donateurs des premiers temps. Elle va jusqu'aux très contestés époux Ludwig (Peter est mort en 1996, Irene en 2010), qui ont bien sûr voulu accoler leur patronyme à l'institution. Une nette différence avec Züst, dont les étiquettes ne mentionnent en temps normal même pas le nom... Le visiteur découvre la classe des anciennes générations. Si Robert Käppeli dispose de son propre inventaire séparé, l'homme, décédé à 100 ans en 2000, représente une race de grands bourgeois n'existant plus qu'à Bâle, grâce à la mécène Maja Oeri. PDG de Ciba-Geigy, Käppeli collectionnait les vases grecs, faisait de la musique classique, produisait de la peinture, écrivait des essais philosophiques et appartenait au comité du Kunstmuseum, situé il est vrai juste en face de l'Antikenmuseum. On imagine mal un PDG actuel ayant des occupations aussi intellectuelles (1).

Egypte et Mésopotamie 

Le parcours peut se poursuivre dans tous les bâtiments. Il y a, comme aides, une cafétéria et un joli restaurant (lui aussi un peu vide). Très critiqué pour son indifférence aux provenances des objets archéologiques, l'ancien directeur Peter Blome a par exemple créé un bel ensemble égyptien et une superbe section mésopotamienne. Tout s'y révèle de première qualité. Là aussi, les donations pleuvent aujourd'hui, alors qu'il n'y avait au départ que des dépôts. On peut parler de sauvetage par rapport à la Syrie ou à l'Irak, même si c'est politiquement incorrect. Les objets se sentent toujours mieux là où ils sont en sécurité. 

(1) Je citerai aussi René Clavel (1886-1969), soyeux, Samuel Schweizer (1903-1977), banquier, Robert Hess (1894-1974), hôtelier, ou Herbert A Cahn (1915-2002). marchand d'art antique.

Pratique 

«Sammler und Mäzene, Giovanni Züst und die 50 Jahre Antikenmuseum Basel», Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 2 avril 2017. Tél. 061 201 12 12, site www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Antikenmuseum, Basel): De l'orfèvrerie étrusque, d'une extraordinaire virtuosité technique.

Prochaine chronique le lundi 24 octobre. "Spectaculaire Second Empire" marque les 30 ans du Musée d'Orsay à Paris.

 

 

 

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