Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/L'Antikenmuseum expose l'épave d'Anticythère

Nous sommes autour de 70 avant Jésus-Christ (mais les gens d'alors comptaient bien sûr les années autrement). Parti des actuelles côtes turques, un bateau fait voile, une voile carrée, vers l'Italie, en coupant la mer Egée à la hauteur d'Anticythère. Et là, c'est le drame. La coque est crevée par un un des nombreux rochers tranchants à fleur d'eau. Ou alors, ce sont les pirates. Bref, le navire coule. L'équipage se noie sans doute. Avec lui, peut-être quelques passagers. L'Antiquité ne connaît ni les yachts, ni les bateaux de croisière. Chacun embarque du coup comme il peut. 

Nul n'a vent du drame jusqu'en 1900. Des pêcheurs d'éponges découvrent alors l'épave, à 50 mètres de fond. Ils en extraient quelques débris de statues. Bronze et marbre. Rien de très étonnant. Au Ier siècle avant notre ère, les Romains sont pris d'une folie pour ce qui vient de Grèce. Un véritable scandale pour l'"establishment". Les vieilles barbes de la République parlent de décadence des mœurs. D'autres jouent un double jeu, tel Cicéron. L'orateur condamne de tels goûts, tout en se commandant des statues à Athènes. D'ailleurs que faire? Elles arrivent par milliers à Rome. Les originaux anciens voisinent avec des reproductions, produites à un rythme presque industriel.

Le plus vieil ordinateur du monde

En 1976, l'épave d'Anticythère, dont l'Antikenmuseum de Bâle nous raconte aujourd'hui l'histoire, revient en force dans l'actualité. Jacques-Yves Cousteau, le légendaire capitaine de plongée, fait explorer plus à fond les restes du bateau. Il en sort des bouts de pierre en quantité, plus des amphores et ce que compte d'habitude une épave. Il y a cependant une chose en plus. Une machine incomplète. Une machine qu'on ne pourra vraiment «lire» qu'avec les progrès de l'ordinateur. Lire n'est ici pas un vain mot. Ce chef-d’œuvre de technologie comporte un mode d'emploi gravé. Un maniement subtil indique la carte du ciel n'importe quel jour passé ou à venir. «Il permettait à l'époque d'établir des horoscopes», explique l'écrivain et chercheur genevois Henri Stierlin, que les machines antiques ont toujours passionné. «Le comble du progrès se mettait au service des superstitions.» 

Alors que de nouvelles fouilles se pratiquent depuis 2014 au large de l'îlot (20 kilomètres carrés) d'Anticythère, «Der versunkener Schatz» (Le trésor englouti) arrive donc en Suisse après avoir fait l'objet d'une exposition à Athènes de 2012 à 2014. Il manque juste la machine, trop précieuse et surtout trop fragile pour voyager. Elle se voit remplacée des propositions de reconstitution. Comme je vous l'ai déjà dit, ce petit (en dépit de ses rouages très complexes) objet corrodé reste en effet fragmentaire.

Sur fond d'écrans avec mer projetée 

La présentation ne s'en révèle pas moins spectaculaire. Au sous-sol du musée, le visiteur entre dans une immense salle, coupée dans le sens de la largeur par un triple écran. Il voit la mer sur les deux côtés. Une mer mise au goût du jour par le passage de bateaux motorisés. Les statues sont d'un côté. Les objets de l'autre. Afin de rendre la chose plus éblouissante, des œuvres de comparaison ont été empruntées à Naples ou à Rome. Le public découvre ainsi des copies destinées aux Romains en meilleur état. Si le bronze a tenu le coup (il y a ainsi une superbe tête de philosophe, qui fait du reste l'affiche), l'eau salée a raviné le marbre. On croirait voir de grosses éponges. La qualité de la scénographie fait cependant très bien passer la chose. 

L'exposition bénéficie d'une grosse publicité. On peut le comprendre. Elle a dû coûter très cher. L'Antikenmuseum, que dirige désormais Andrea Biscagna, a en plus besoin d'un succès commercial. Il n'en a guère connu depuis le fameux Toutankhamon de 2004. La fréquentation approche ici du zéro, en dépit d'admirables pièces. Peter Blome, le prédécesseur de Biscagna, avait non seulement lancé le musée, mais créé de toutes pièces des sections égyptienne et mésopotamienne. Il faut dire que Blome a été très critiqué. L'archéologie est l'un des domaines où il se fait le plus de morale. C'est fou ce qu'on aura restitué comme pièces spoliées à des pays aujourd'hui menacés par le fondamentalisme musulman...

Des collections étonnantes

La réussite du projet «Anticythère» est ambivalente. Il y a beaucoup de monde dans les salles mésopotamiennes et égyptiennes, changées en lieu d'exposition temporaire. Ailleurs, c'est toujours le désert. Pourtant, quelle collection de vases grecs ou de sarcophages romains! Le Musée d'art et d'histoire de Genève possède bien de belles séries dans ces domaines, mais ici il y a la quantité en plus de la qualité. On ne sait plus où poser les yeux. Alors, prévoyez une bonne demi journée à l'Antikenmuseum, qui loge dans de belles maisons anciennes, juste en face d'un Kunstmuseum aujourd'hui en travaux.

Pratique

«Le trésor englouti» (Der versunkene Schatz), Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 27 mars 2016. Tél. 061 201 12 12, site www.antikenmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 21h. Le musée possède aujourd'hui un joli restaurant au rez-de-chaussée. Photo (tirée du site d'Hublot, sponsor de l'exposition): Les salles avec les  écran multiples. Au sol, des pierres peintes en blanc (et non des pommes de terre, comme je l'avais cru au début). 

Ce article va avec un complément sur la statue de Livie récemment entrée à l'Antikenmuseum. 

Prochaine chronique le dimanche 25 octobre. «Art/7», à Carouge, aura une édition supplémentaire à la fin octobre.

 

 

 

 

 

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