Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Gustave Courbet express chez les Beyeler

La Fondation Beyeler ne possède aucun Gustave Courbet (1819-1877). Je me demande même si la défunte galerie créée par Ernst Beyeler en a jamais vendu un seul. L'artiste français n'en constitue pas moins depuis hier, 7 septembre, la vedette du musée privé. Il succède à Gerhard Richter, né en 1932, qui vient d'y connaître un véritable triomphe public. Roulant depuis 1997, l'institution dédiée aux classiques modernes paraît condamnée à se diversifier. Soit elle descend en aval et déboule sur le contemporain. Soit elle remonte en amont afin de chercher à la modernité non plus des pères, mais des grands-pères (voire des arrière-grand-pères). 

Artiste en rupture, sans cesse tiraillé entre son amour du scandale et un désir forcené de se voir reconnu, Courbet semblait un excellent client pour une rétrospective dans le bâtiment construit à Riehen par Renzo Piano. Ulf Küster s'est chargé du commissariat. Une collision avec le projet genevois sur les années suisses du peintre a surgi en cours de préparation. Le compromis trouvé semble honorable. Bâle s'arrête à la guerre de 1870, le Musée Rath prenant alors le relais, comme dans un quatre fois cent mètres olympique. Le Musée d'art et d'histoire prête en revanche à la Fondation sa belle "Corbeille de fleurs" de 1862, acquise pour le prix alors record de 1.540.000 dollars chez Christie's en 1992.

Autoportraits, nus et paysages 

Il faudrait donc logiquement commencer par Bâle, même si le parcours s'y révèle plus thématique que chronologique. La première salle abrite ainsi de autoportraits. Soyons justes. Ces œuvres tenant souvent de l'étude de ce qu'on appelait au XVIIe siècle "les passions" (la peur, la douleur...) remontent aux début de la carrière du peintre, quand il restait jeune et beau. Le maigre ténébreux est devenu par la suite un colosse obèse. La légende veut que Courbet ait "fait" 150 centimètre de tour de taille lors de sa mort, malade et alcoolique, à Tour-de-Peilz. Le montrer crûment sur une toile eut constitué un sujet fort audacieux à l'époque, même pour un créateur en rupture... 

La suite se compose de paysages du Jura, bien sûr, exécutés en atelier en s'inspirant de la nature franc-comtoise, mais aussi de nus féminins, de scènes d'hiver et de bords de mer. Les grandes scènes de genre, que Courbet élevait au rang de peintures d'histoire, choquant par là la critique, restent absentes. Orsay n'allait pas envoyer "Un enterrement à Ornans ou "L'atelier", aux dimensions kilométriques. Le musée a déjà consenti un gros effort en expatriant, pour la première fois dans l'aire germanique, "L'origine du monde" de 1866. Un tableau devenu mythique après être longtemps resté secret. Attirant près de 40.000 visiteurs, le Musée d'Ornans, ville natale du peintre, vient ainsi d'organiser toute un dossier autour autour de ce petit tableau (j'en ai parlé le 26 août).

Des tableaux venus de (trop?) loin 

"L'origine" avait toutes les raison d'être à Ornans. A la Fondation Beyeler, le tableautin tient en revanche du trophée de chasse. Il illustre le pouvoir du musée privé. La cinquantaine d'autres toiles (il s'agit d'une petite exposition, surtout si l'on pense au prix du billet d'entrée) poursuit d'ailleurs sur cette lancée. Courbet a énormément peint, très vite et parfois très mal. Il existe ainsi une quantité de versions de "La source de la Loue" ou de "La vague". Fallait-il toujours aller chercher la plus exotique? Rome, Washington, New York, Oslo et Saint-Louis se retrouvent en Suisse. On peut comprendre le désir d'obtenir le célébrissime "Bonjour, Monsieur Courbet", que possède Montpellier. Faire venir l'immense (et presque inconnu) "Coup de vent, Forêt de Fontainebleau" de Houston avait un sens. Mais on se pose ailleurs des questions... 

On a d'autres interrogations en tête en regardant la présentation, ratée. La Fondation Beyeler a laissé ses murs blancs, ce qui devient mortel pour un peintre aussi sombre que Courbet, dont les couleurs chargées de bitume ont foncé avec le temps. Certains tableaux (je pense à un paysage sale, craquelé et mis derrière une vitre, venu de Bruxelles) deviennent des trous noirs. Le blanc mural n'existait pas au temps de Courbet. On lui préférait le rouge pompéien ou le vert Empire. Les lourds cadres dorés servaient alors de frontières. On aimait les accrochages bien serrés, et non le minimalisme en vogue à la Fondation Beyeler. Ajoutez à cela l'éclairage, catastrophique, et vous comprendrez que les œuvres confiées se voient peu mises en valeur. La Fondation avait commis la même erreur avec son Giovanni Segantini en 2011. Il serait temps d'en tirer la leçon.

Pratique

"Gustave Courbet", Fondation Beyeler, 77, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 18 janvier 2015. Tél.061 645 97 70, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10 à 18 heures, le mercredi jusqu'à 20h. Catalogue en allemand et en anglais. Un peu cher, il a en prime le défaut de proposer des tableaux reproduits sur doubles pages, qui les coupe par un pli. Photo (Thomas R. DuBrock/LDD): "Le coup de vent, forêt de Fontainebleau" (1865). Le plus vaste paysage de Courbet a été plus lessivé que nettoyé par Le Museum of Fine Arts de Houston.

Ce texte, intérimaire, suit et accompagne celui sur l'expositon du Musée Rath à Genève. Voir juste au-dessus dans la file.

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