Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Calder fait ami-ami avec les Fischli/Weiss à la Fondation Beyeler

Crédits: Keystone

L'union fait à ce qu'il paraît la force. La force d'attraction en tout cas. On ne compte plus, ces dernières années, les expositions ayant accolé deux noms célèbres dans l'espoir d'interpeller le public. Tout a vraiment commencé, à mon avis, avec l'anthologique «Matisse-Picasso» de Londres et de Paris (Tate et Grand Palais) de 2002. Le propos pouvait encore passer pour sensé. Pablo et Henri se sont connus. On a depuis mis en rapport beaucoup d'artistes ayant en fait fort peu de choses à se dire. Egon Schiele et Jenny Saville à Zurich (Kunsthaus), par exemple. J'attends aujourd'hui de pied ferme un Basquiat-Rubens ou un Jeff Koons-Mondrian. Un peu de verbiage, et le tour sera joué. 

La Fondation Beyeler de Bâle, qui cherche à diversifier son public en allant vers le contemporain, a fait moins fort dans le genre. L'intitulé n'offre rien de bien incongru, si ce n'est qu'ils sont cette fois trois à pédaler sur le tandem. D'un côté du vélo se situe le vétéran Alexander Calder (1898-1976), un sculpteur très lié au musée privé grâce à sa présence précoce dans la collection d'Ernst Beyeler et au dépôt par son petit-fils d'un certain nombre d’œuvres à Bâle. De l'autre, se trouvent Peter Fischli (né en 1952) et son complice David Weis (1946-2012), deux Suisses bien trop jeunes pour avoir passionné le marchand-collectionneur. Beyeler a toujours affirmé qu'on restait le galeriste d'une seule génération.

Sous le signe de l'instable équilibre 

Comment justifier aujourd'hui leur juxtaposition? Pour Theodora Vischer, qui a assuré le commissariat, par un esprit commun. Une certaine vision du monde. Calder et les Fischli/Weiss constituent pour elle des sortes d'acrobates. On connaît du reste «Le Cirque» du premier, imaginé lors de ses années françaises. Tous trois jonglent donc avec des objets à la recherche d'un instable équilibre. A un court moment, ce dernier semble trouvé. Il restera cependant éphémère. Tout peut s'effondrer, comme dans le film «Der Lauf der Dinge» (1988) où un premier choc crée un étonnant effet domino. Rien ne peut plus arrêter "le cours des choses". On peut cependant toujours ensuite recommencer... 

Après avoir été peintre, dans les années 1920, Calder s'est uniquement voulu sculpteur. Un sculpteur fasciné par le mouvement, ce qui demeurait alors insolite. On connaît de lui aussi bien les mobiles, accrochés au plafond, que les stabiles, posés sur le sol. A l'image de leur époque, les Fischli/Weiss se sont voulus multimédias. Ouverts à tout. La statuaire (parfois en terre crue), les installations ou les photographies le disputent donc chez eux au cinéma. Chez Calder comme chez les Zurichois, il s'agit cependant toujours d'un art pauvre, et revendiqué comme tel. C'est l'invention qui en fait le prix. Pas les matériaux. Les Fischli/Weiss n'ont-ils pas aussi bien utilisé, sur un plan pastique, la charcuterie aussi bien que les saucisses?

Rencontre ratée

Comment la rencontre peut-elle dès lors s'organiser? En dépit des propos de Theodora Vischer, elle n'aura en réalité jamais lieu. Dans la luxueuse Fondation Beyeler, chacun reste de son côté. Apartheid total. Il y a les salles Calder, avec de très belles pièces venues d'un peu partout dans le monde, et des espaces plus cradingues dédiés aux Fischli/Weiss. Le visiteur retrouve notamment là, dans une vitrine, les objets utilisés pour tourner «Der Lauf der Dinge». Un ensemble hétéroclite (et pour le moins endommagé) qui s'est vendu une fortune aux enchères il y a quelques années. Le fétichisme n'a pas de prix. Autant dire qu'il coûte cher. 

Dans ces conditions, que penser du résultat? Que le public a finalement devant lui deux bonnes petites expositions. Bien faites. Avec un choix judicieux d’œuvres. Une présentation aérée et satisfaisante. Un éclairage satisfaisant. La mayonnaise n'a hélas pas pris. Les œufs ne sont pas montés en neige. La sauce est ratée. Tout ne va pas avec tout, et réciproquement, comme le pensait la commissaire. Il y a par définition deux sortes de bonnes idées. Les vraies et les autres. Je crains que l'actuelle exposition fasse partie des secondes.

Pratique

«Alexander Calder & Fischli/Weiss, Fondation Beyeler, 101 Baselstrasse, Riehen/Bâle jusqu'au 4 septembre. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Keystone): Une salle avec des pièces des Fischli/Weiss.

Prochaine chronique le vendredi 1er juillet. La poupée Barbie est à Paris. Et l'exposition du Musée es arts décoratifs se révèle très réussie.

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