Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Bacon et Giacometti se rencontrent à la Fondation Beyeler

Crédits: Graham Keen/Fondation Beyeler, Bâle 2018

C'est le nouveau grand coup de la Fondation Beyeler. La programmation 2018 du musée privé bâlois se veut rassurante après les ruptures de 2017. L'an dernier «son» public ne s'y était guère retrouvé avec Tino Sehgal ou Wolfgang Tillmans. Il reste difficile pour un temple de l'art moderne de passer au contemporain. Et cela même dans la ville d'Art/Basel, dont la prochaine édition commencera le 14 juin après deux journées entières de vernissages très «exklusiv» organisés à l'intention de la «schickeria» (1) internationale. 

De quoi s'agit-il cette fois? Eh bien, après Baselitz et Klee et avant le Balthus automnal, la Fondation Beyeler présente «Bacon-Giacometti». Ce duo-duel constitue un nouvel avatar d'une formule mise à la mode par le «Picasso-Matisse» présenté par Londres, puis par Paris en 2002. Elle oppose par définition deux titans que l'on aurait hésité de prime abord à rapprocher. Si l'amitié méfiante entre Matisse et Picasso était bien connue des initiés, on a été surpris depuis de visiter un «Bacon-Picasso», ou plus récemment un «Picasso-Giacometti». Et que dire du «Hodler-Giacometti» aujourd'hui présenté au Kunstmuseum de Winterthour, dont je viens de vous parler et qui constitue pourtant une surprenante réussite?

Deux grands figuratifs

Giacometti et Bacon se sont effictivement vus plusieurs fois. C'était dans les années 1960. Il y a eu une rencontre attestée en 1962. Les photos présentées dans l'exposition sont de trois ans plus tardives. Montrant, au propre, un dialogue entre Giacometti et Bacon (qui parlait très bien le français), elles ont été prises par Graham Keen alors que le Suisse préparait une grande exposition à Londres. L'homme était déjà très malade. Je rappelle qu'il mourra quelques mois plus tard, en 1966. L'Anglais, qui avait huit ans de moins que lui, ne disparaîtra qu'en 1992. Ce n'est pourtant pas grâce à son hygiène de vie! Le long film qui le montre à la Fondation (sur l'autre côté d'un double écran où le sculpteur se voit lui aussi projeté) le montre ainsi dans un pub. Encore à peu près sobre. Mais les choses se sont sans doute gâtées par la suite... 

Qu'est-ce que ces deux hommes possèdent en fait de commun? D'abord, il s'agit de figuratifs, attachés à des formes d'expression classiques comme la peinture et la sculpture. Tous deux se situent consciemment dans une filiation artistique. Elle a du reste déjà permis à la Fondation Beyeler de présenter Bacon en compagnie de Titien ou Velázquez. Leur réalisme revendiqué n'allait cependant pas sans distorsions. Travaillant tous deux dans un atelier (reconstitué sous une forme virtuelle à Bâle) tenant du chaos, ils ont ainsi créé un monde aisément reconnaissable qui leur reste propre. Il tourne autour de la figure humaine. Inquiète chez Giacometti. Torturée pour Bacon.

L'art du portrait 

Cet art du portrait se retrouve tout au long de l'exposition, avec Bacon sur les murs et Giacometti (2) posé sur des plateaux au centre des salles, ce qui a l'avantage de les meubler, alors qu'elles semblent d'ordinaire bien vides. Chaque espace développe une idée commune. Il y a par exemple le thème de la cage, aussi évident chez le Grison que chez le Britannique. La «vérité criante» se retrouve chez les deux plasticiens, même si les personnages de Bacon crient bien us fort. Si «Ordre et désordre» constitue un sujet plus vague, «Portraits sans fin» illustre l'obsession des créateurs pour une image parfaite, et donc inaccessible. On sent chez Bacon comme chez Giacometti de grand insatisfaits d'eux-mêmes. 

La Fondation Beyeler possède des deux maîtres des pièces essentielles. Nous sommes avec eux au cœur de la collection formée par Ernst et Hildy Beyeler. Le reste a été emprunté, la Fondation Giacometti de Paris fournissant quantité de bronzes et de plâtres, plus sa directrice Catherine Grenier. Cette dernière a assuré le commissariat avec Alf Küster de la Fondation et Michael Peppiatt, qui était personnellement lié à Bacon. Il y a ainsi des choses prestigieuses et rares. On notamment été importés quatre triptyques du Britannique, la Fondation Beyeler en possédant un cinquième particulièrement dur, «In Memory of George Dyer» de 1971. On n'ose imaginer les sommes d'assurances qu'une telle réunion a supposé. Sans compter le jeu de relations personnelles nécessaires. Mais la Fondation Beyeler constitue une une force de frappe. Elle se montre également quand il faut elle très prêteuse. Donnant donnant.

Une conception très sage 

L'exposition se révèle bien faite. Intelligemment mise en scène. D'où vient alors la légère insatisfaction? Sans doute du classicisme de l'entreprise. On sent ici l'absence d'audace, que ce soit dans le thème choisi ou par la manière de l'illustrer. Il n'y a en permanence au musée privé que de très grands noms, bien connus du public. Jamais rien de décoiffant. D'imprévu. D'iconoclaste. Et ceci au moment où le Kunstmuseum de la Ville rénové se permet des expositions surprenantes. Son Picasso, dont je vous parlerai prochainement, se révèle plein d'humour. Je vous ai dit tout le bien que je pensait de ses «Basel Short Stories». Dans ces conditions, je me dis parfois que la Fondation Beyeler est devenue une sorte de super-Gianadda, avec davantage de cautions intellectuelles qu'en Valais et bien sûr un site naturel autrement plus séduisant. Elle satisfait avant tout des attentes. Autant dire qu'elle ronronne un peu.

Pratique

«Bacon-Giacometti», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen près de Bâle, jusqu'au 2 septembre. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Graham Keen/Fondation Beyeler, Bâle 2018): Giacometti et Bacon à Londres en 1965.

Prochaine chronique le jeudi 7 juin. Les expositions à Padoue.

 

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