Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BAINS/Bärtschi 2 débute avec Andrea Mastrovito

La nouvelle galerie de Guy Bärtschi ouvre ce soir aux Bains. J'ignore à quoi elle ressemble maintenant. Mardi après-midi, elle incarnait le désordre supposé précéder au théâtre les soirs de première. Deux petites mains, engagées grâce à Facebook, dessinaient sur du papier un tapis d'Orient, qui restera posé sur le sol. Peu de choses encore aux murs. Des clous et des vis un peu partout. Quelques ordinateurs aussi, histoire de faire moderne. Plus bien sûr Andrea Mastrovito, dont l'exposition «Les étrangers» ouvrent les feux, rue du Vieux-Billard. 

On a souvent vu l'Italien à Genève, notamment chez Analix. Son nom reste dans les mémoires pour ses papiers découpés. Je me souviens ainsi d'un fabuleux rideau blanc, qui tenait davantage de la dentelle que de la poya. Le Bergamasque a déjà montré depuis ses œuvres chez Guy. C'était au printemps 2012. L'homme revisitait Frankenstein, personnage genevois s'il en est. La chose s'intitulait «The Modern Prometheus». Reprenant 70 éditions anciennes du livre de Mary Shelley, dont la numérotation des pages ne coïncide pas, l'homme avait donné un «roman monstre». 

Andrea Mastrovito, vous avez 36 ans, vous êtes Italien, en quoi cela conditionne-t-il votre travail?
Avoir la trentaine en Italie n'a de nos jours rien de bien réjouissant. Il y a d'abord la crise. On vous met ensuite sous le nez, comme s'il s'agissait de nouveautés, des créations de l'«arte povera» ayant aujourd'hui quarante ans, pour ne pas dire cinquante. La chose laisse supposer qu'il ne s'est rien passé d'important chez nous depuis. Le seul homme d'envergure récent resterait Maurizio Cattelan. Cette impression fausse est encouragée par le fait que les créateurs nationaux se retrouvent pris dans un système économique et politique qui ne les aide pas. Les artistes ont du coup la tentation d'aller à Berlin, à Paris ou comme moi à New York. 

La faute incombe-t-elle donc entièrement au milieu italien?
Non, bien sûr! Il y a chez les artistes une pensée fragile, pour ne pas dire faible. Il leur faudrait repartir à la base, ce qui semble possible. J'entends par là qu'il serait souhaitable de se recentrer sur l'essentiel. Le simple. C'est ce que fais en utilisant au départ le papier et le crayon. Je ne reste pas seul à vouloir retrouver les bases. Je me sens accompagné par Gian Maria Tosatti, Adrian Paci ou Giuseppe Stampone, qui ne sont pas vraiment des vedettes.

Vous vivez donc à New York...
J'y passe six mois par an. Ma femme et ma maison sont là-bas, mais je dois dire que mon cœur reste à Bergame. J'y ai du reste un atelier là-bas, dans la ville haute. Une merveille. J'ai pu m'y installer parce que cette partie ancienne restait peu recherchée il y a une dizaine d'années. Si je suis à New York, c'est par hasard. J'ai gagné en 2008 un concours étatique. Il me permettait un séjour aux Etats-Unis. J’ai commencé à y travailler, et par ricochet à y vivre. Je m'y sens stimulé. En Italie, on tend à répéter des formules. Il s'agit ici d'inventer des choses nouvelles. Je suis installé dans un quartier noir. Ce n'est pas facile de s'y adapter. Mais le devoir d'adaptation m'amène à trouver se solutions et donc à avancer. Et puis, il y a l'émulation! Là-bas, vous vous retrouvez toujours avec des collègues dont l'existence vous remet en question. 

Vous exposez beaucoup aux Etats-Unis.
J'y ai quatre choses prévues en 2015, dont certaines issues d'un projet éducatif sponsorisé. Je l'ai mené avec des enfants, pour la plupart de langue espagnole, d'un quartier pauvre. Il me fallait les intéresser. Je leur ai proposé des créations communes sur des sujets leur tenant à cœur ou faisant partie de leur quotidien. Cela m'a donc mené depuis à des présentations en galerie ou en musée. Mais je reste présent en Europe. Aujourd'hui, je suis chez Guy Bärtschi. Cet été, j'occupe trois châteaux français. 

Comment se fait-il qu'on vous ait si souvent vu à Genève?
Un autre hasard. Pour sa galerie Analix, Barbara Polla avait demandé à Stefano Arienti de concevoir une présentation d'artistes italiens inconnus. Il a cité mon nom. Elle est venue me voir à Bergame. Mon travail lui a plu. Je me suis retrouvé dans les «Italian Boys». C'est alors que vous avez vu le rideau de papier dont vous me parlez. Nous étions en 2005. Je suis revenu à Genève en en 2007, en 2009 et en 2012. La dernière fois, c'était chez Guy Bärtschi, devenu un de mes galeristes après avoir été l'un de mes premiers acheteurs. 

Il faut dire qu c'est très suisse, le papier découpé.
Je sais. Mais je ne le savais pas au départ. J'ai découvert après coup l'art de la poya. Vous savez, tout est venu de mon amour pour la gravure sur bois. Je suis tombé sur la xylographie parce que je salissais terriblement ma peinture. J'étais un mauvais technicien. Le bois taillé me convenait. J'ai essayé ensuite d'adapter la technique du bois gravé au tableau. C'est ce qui m'a mené à découper et à coller. C'était en 2004. Je pensais être original. Je me situais dans l'air du temps. Il y a un retour au dessin. Toutes ses formes m'intéressent, je dois dire, du frottage au trait classique. Le trait participe de l'idée de simplification et de base dont je vous parlais tout à l'heure. 

On a l'impression devant vos tableaux que vous utilisez la photographie.
Je ne le fais jamais! Je dessine chaque personnage. Je le découpe. Je le peins. Je le colle. Il a alors trouvé sa forme et sa place définitive. Je déteste l'idée de pouvoir modifier ou simplement retoucher. Quand on a coupé, on a coupé! 

L'exposition actuelle s'appelle «Les étrangers».
La grande référence est «L'étranger» d'Albert Camus, que j'avais lu une première fois pour l'école, à 15 ans. J'attendais alors qu'il arrive quelque chose. Que l'action progresse enfin. Aujourd'hui, je sais que l'importance du livre ne réside pas dans l'anecdote. L'écrivain nous parle de la liberté, de l'absurde et de la révolte contre cet absurde. Il y a aussi les rapports entre l'Orient et l'Occident, symbolisés ici par le tapis dessiné. Les visiteurs le fouleront aux pieds et effaceront peu à peu ses motifs. Ce sont des thèmes qui me parlent. A New York, je me sens fatalement étranger, même si je ne suis pas étranger au monde comme le protagoniste du livre. 

Dernière question. Vous inaugurez une nouvelle galerie. Quelle impression est-ce que cela vous fait?
Je me sens très honoré. Il y a eu là un troisième hasard. J'ai reçu un mail me sollicitant. Je disais justement à ma femme que j'avais un trou en janvier 2015. J'étais libre. Inutile de dire que j'allais sauter sur l'occasion. C'est toujours excitant de participer aux débuts de quelque chose.

Pratique 

«Andrea Mastrovito, Les étrangers», Galerie Guy Bärtschi, 24, rue du Vieux-Billard, Genève, du 15 janvier au 14 mars. Tél. 022 310 00 13, site www.bartschi.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, le samedi de 11h à 17h. Photo (Galerie Bärtschi): L'un des tableaux d'Andrea Mastrovito, sur le thème des "Etrangers".

Ce papier est immédiatement suivi par un autre sur les Bains.

Prochaine chronique le vendredi 16 janvier. Le Muséum de Neuchâtel se livre à ses "Emotions".

 

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