Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AVIGNON/Patrice Chéreau et son musée imaginaire

La mort de Patrice Chéreau, le 7 octobre 2013, a frôlé le deuil national. L'ancien contestataire politique des années 60, le metteur en scène révolutionnaire des années 70, le réformateur de l'opéra des années 80 avait acquis, par un basculement bien connu des idées, un statut de gloire officielle. En 2010 déjà, Patrice s'était vu prier par le Louvre de créer une exposition autour de son univers, sombre et tragique. On ne peut pas dire qu'il se soit s'agit d'une réussite, mais nul n'avait osé le dire. Chéreau, qui avait tout bousculé, était devenu lui-même intouchable. 

Il fallait trouver une manifestation d'envergure pour faire démarrer la nouvelle version de la Collection Lambert, dirigée par Eric Mézil. L'accord est tombé, Avignon oblige, sur la figure de Chéreau. On en proposerait, pour utiliser une formule célèbre de Malraux, le «musée imaginaire». Fils d'un peintre (assez moyen), l'homme de scène ne collectionnait pas lui-même. Il s'intéressait certes aux arts plastiques, mais modérément. Il fallait donc suggérer ce qu'il avait pu (ou aurait pu) aimer au moyen d’œuvres illustrant sa trajectoire.

Des archives gigantesques 

Celle-ci est assez simple à reconstituer, dans un espace devenu énorme. Chéreau avait tout gardé, des photomatons d'adolescence aux notes de plateau, en passant par les lettres anonymes (dont une se voit du reste présentée). Dans le monde du spectacle, on ne voit que Marlène Dietrich (plus de 100.000 items, conservés par la cinémathèque berlinoise) pour avoir autant entassé. Tout est allé à l'IMEC, qui conserve des archives littéraires, dont celles de Marguerite Duras (l'autre M.D.!). Il suffisait d'en sortir avec intelligence le plus éclairant. 

Le parcours, avec de grandes vitrine plates au milieu des salles, suit une assez stricte chronologie. Après les premiers essais dans un cadre scolaire, il passe par Sartrouville, Milan (le Piccolo Teatro), Villeurbanne, Nanterre et Bayreuth. L'étape wagnérienne illustre bien les partis-pris adoptés. La documentation illustre la création d'un «Ring», contesté puis sacralisé. Sur un écran se voit projeté un long extrait de «La vengeance de Krimhilde» de Fritz Lang (1922). Un tableau 1880 de Fantin-Latour, vaporeux à souhait, représente «Les filles du Rhin». Un autre a été produit sous le nazisme, illustrant ainsi la dérive wagnérienne. Un moniteur diffuse un entretien de Chéreau, où ce dernier déclare notamment: «Si j'étais attiré par les sujets légers, cela se saurait.»

Un projet cohérent

Répétée, cette méthode de travail montre la cohérence d'un projet qui aurait pu partir dans toutes les directions. Les entretiens avec la fidèle équipe de Chéreau peuvent trouver leur place entre des tableaux de Goya, des dessins d'Ingres, des photos de Mapplethorpe et une toile de Guillaume Bresson, dont je viens de vous entretenir. De gros moyens ont permis des emprunts importants, comme le «Bara mort» de David (qui vient, il est vrai du Musée Calvet voisin) ou encombrants (l'énorme «Un matin devant le Louvre» d'Edouard Bernard Debat-Ponsan, que reflète «La reine Margot»). Les anciens cohabitent en effet avec les contemporains. Font partie de ces derniers Cy Twombly, Marina Abramovic ou Adel Abdemessed, dont un «Sacrifice d'Abraham» hérissé de lames chirurgicales fait l'affiche. 

Dès lors cette exposition sans une note d'humour (ce n'était pas là le point fort de Chéreau) trouve son équilibre. Il se situe dans l'inquiet et le précaire. Tout pourrait toujours basculer, comme dans le monde réel. Le visiteur ressort un peu fatigué et sérieusement refroidi (il faut dire que la climatisation est poussée à fond) de ce parcours s'appliquant à unir les contraires sous le signe de l'intelligence créatrice. Quel rapport apparent unit en effet l'univers mental suggéré par un film comme «L'homme blessé» (que je n'avais pas aimé à l'époque) et «Lucio Silla» de Mozart?

Pratique 

«Patrice Chéreau, Un musée imaginaire», Collection Lambert, 5, rue Violette, Avignon, jusqu'au 11 octobre. Tél. 00334 90 16 56 20, site www.collectionlambert.fr Ouvert tous les jours de 11h à 19h jusqu’au 31 août, ensuite tous les jours, sauf lundi, de 11h à 18h. Photo (Collection Lambert): Le sacrifice d'Abraham selon Adel Abdemessed.

Prochaine chronique le jeudi 30 juillet. Un peu de photographie, avec Germaine Krull à Paris.

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