Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AVIGNON/La Collection Lambert présente l'abstrait Ellsworth Kelly

Crédits: Succession Ellsworth Kelly/Fondation Lambert, Avignon 2018

Depuis qu'elle a doublé en volume en annexant l'hôtel particulier voisin, la Fondation Lambert peut à la fois présenter une partie de sa collection, qui est vaste, et organiser plusieurs expositions temporaires. Il faut dire qu'en matière d'art contemporain, les choses tendent ordinairement à prendre de la place. L'installation de Claude Lévêque, avec l'habituel néon rouge traversant cette fois une sorte de nuage, occupe ainsi l'ensemble de l'étage sous les toits de la plus belle des deux maisons du XVIIIe siècle affectées à ce temple de l'art moderne.

Pour l'instant, la donation d'Yvon Lambert à l'Etat (une donation douloureuse, la France ayant mis des années à accepter un cadeau dont elle avait pourtant grand besoin) est représentée par un ensemble minimal du genre trapu. Austérisssime. A côté de Joseph Kossuth ou de Lawrence Weiner, les grands «murals» de Sol LeWitt pourraient servir de décors aux Folies-Bergères. C'est un choix. Ou plutôt un ordre dans le roulement. Dès le mois de novembre, pour compenser la venue d'un hiver plutôt déprimant à Avignon, Basquiat, Kiefer, Barceló, Nan Goldin ou Adel Abdemessed (dont le «coup de boule» colossal en bronze orne de manière permanente la cour) prendront la relève de l'avant-garde. Il s'agit de montrer que le galeriste-mécène ne se concentrait pas sur un seul mouvement, mais qu'il s'intéressait à l'ensemble de la scène internationale.

Un artiste peu présent en France

Vu l'immensité de l'espace à disposition, il y avait place pour deux manifestations temporaires. Je ne vous parlerai pas de Christian Lutz. Le photographe genevois est présent avec deux séries bien connues, mais déjà anciennes, sur le pouvoir. La présentation innovante est celle consacrée à Ellsworth Kelly (1923-2015). Un artiste peu présent en France, où il a pourtant longtemps vécu. L'idée était pourtant de montrer le peintre abstrait «dans les collections françaises». Heureusement qu'un don est récemment venu boucher les vides! Jack Shaer a offert à la Bibliothèque de l'Institut national d'Histoire de l'Art un très important ensemble de gravures. Shaer préside la Fondation Kelly. C'est cependant en tout petits caractères (un peu comme ceux venant à la fin des polices d'assurance) que le public apprend qu'il a été le compagnon d'Ellswoth pendant trente-deux ans. La chose n'a pourtant jamais rien eu de secret.

Il me faut peut-être dire maintenant qui est l'artiste. Un Kelly a beau coûter aujourd'hui la peau des fesses, l'homme ne possède pas la notoriété d'un Jackson Pollock ou d'un Mark Rothko. Il reste, d'une certaine manière, un nom pour connaisseurs. Né et mort dans l'Etat de New York, le débutant avait commencé ses études d'art en 1941. L'année de Pearl Harbour. Il s'est vite retrouvé enrôlé par l'armée américaine, ce qui lui aura permis de débarquer à Paris en 1944. Un premier séjour. Le GI Bill permettait alors aux ex-combattants de financer leurs études. Après deux ans aux USA, Kelly est donc reparti pour Paris, où il est resté jusqu'en 1954, en commençant par l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts. A cette époque, la capitale française gardait un air de liberté qui avait disparu dans l'Amérique puritaine et maccarthyste. Kelly serait sans doute resté s'il avait vendu davantage qu'un tableau en huit ans et s'il n'avait pas été expulsé de son atelier.

Brancusi et Monet 

Son long séjour aura pourtant été profitable. Kelly a rencontré tout le monde d'Alberto Magnelli à Francis Picabia en passant par Alberto Giacometti. Ses visites à Constantin Brancusi l'auront non seulement impressionné, mais marqué. Comment pouvait-on parvenir à tant de dépouillement? La vision des derniers «Nymphéas» de Monet en 1952 aura créé un autre choc. C'est moins le style que le format qui lui restera en tête. Kelly n'est pas une expressionniste abstrait comme sa compatriote de Paris Joan Mitchell. Viendra ensuite le retour aux Etats-Unis avec des séjours en Europe. C'est pour le galeriste Aimé Maeght que Kelly créera sa première grande série d'estampes. Et une autre sera inspirée par ses pérégrinations à travers la France pour visiter des églises romanes. 

«Romanes» de 1973-1976 ne possède bien sûr rien de descriptif. Du sujet, il reste la courbure de la voûte. Point final. Et du noir à la place des tonitruantes couleurs habituelles. Nous sommes ici dans l'abstraction pure et dure. Rien à voir avec les coulures de Pollock ou les nuages sensibles de Rothko. Il s'agit d'un art minimal. Raisonné. Bien plus par exemple que celui de Barnett Newman. Il n'y a généralement qu'un aplat coloré par planche de gravure. Intense, mais uniforme. Les Suisses peuvent acquérir une bonne connaissance de la chose à la Fondation Beyeler du Bâle, qui présente une série de toile et qui possède une grand sculpture blanche dans son jardin.

Une figuration discrète

Il n'y a bien sûr pas que des gravures à Avignon. Eric de Chassey, le commissaire, a raclé tout ce qu'il a pu dans les institutions muséales, ou les FRAC qui ont le nez creux en achetant au bon moment. Le public contemple ainsi nombre de peintures. Il y a celles aux formes irrégulières s'emboîtant comme dans un jeu des construction. Celles à courbure. Les triangles bichromes, avec une toile d'une couleur vive accolée à la seconde d'une autre. Et puis, une place se voit faite à l'autre Kelly! L'homme n'a jamais abandonné tout à fait la figuration. Comme chez Lucio Fontana, elle court chez lui en parallèle. L'Américain a dessiné énormément de feuilles et de fleurs. Il y a quelques années, Beaubourg avait du reste montré cette production marginale avec des Matisse. Il y a en effet un lien. Le Matisse des découpages était bien présent pour les amateurs lorsque Kelly habitait à Paris. 

Plus réfrigérée que climatisée, l'exposition se révèle très bien faite. Le lieu reste magnifique. Il y a un charmant restaurant dans la cour d'une somptueuse architecture Louis XV. L'ancien et le neuf peuvent faire bon ménage. Il y a par ailleurs peu d'expositions Ellsworth Kelly. Alors pourquoi bouder ce plaisir?

Pratique 

«Ellsworth Kelly dans les collections françaises», Collection Lambert, 5, rue Violette, Avignon, jusqu'au 4 novembre. Tél. 00334 90 16 56 20, site www.collectionlambert.fr Ouvert tous les jours en été de 11h à 19h.

Photo (Succession Ellsworth Kelly/Collection Lambert, Avignon 2018): Un tableau tricolore de l'Américain.

Prochaine chronique le lundi 6 août. Arles hors photo.

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