Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AVIGNON/Christian Lacroix et ses "Mirabilis" du Palais des Papes

Crédits: Connaissance des Arts

Il est de retour. Contrairement à l'Arlésienne, l'Arlésien Christian Lacroix se voit partout depuis que sa maison de couture lui a échappé en 2010. L'homme réalise aussi bien des costumes de scènes que des décors pour des TGV ou des expositions. Plus le reste. Sa maison XCLX produit énormément dans le genre mobilier. Il suffit de parcourir son site, qui joue de la profusion. A l'ère du pseudo zen, du décoloré et du monacal, l'homme reste celui de la surabondance. C'est aussi celui des désordres organisés. Avec Lacroix, l'imagination reste au pouvoir. Rien à voir avec le vide physique et intellectuel d'un décorateur comme Christian Liaigre. 

Le Provençal revient donc non loin de chez lui, au Palais des Papes d'Avignon. Il a répondu à une invitation de Cécile Helle. La maire de la ville voulait une exposition mettant en valeur cinq musées municipaux peu visités. Il s'agissait de révéler leurs richesses, souvent cachées. L'élue s'indignait que seul le dixième des collections municipales, riches d'environ 1 200 000 objets soit présenté. Dix pour-cent, c'est pourtant beaucoup par rapport à des métropoles comme Londres ou Paris. Cela dit, je serais étonné qu'Avignon propose vraiment 120 000 pièces, même si les choses vont vite avec la botanique ou la zoologie formant le fond de commerce du Musée Requien (et non requiem!). Un lieu qui devait se voir mis en valeur aux côtés du Musée Calvet, du Petit Palais, du Musée Lapidaire et du Palais de Roure. Des institutions par ailleurs logées dans des bâtiments historiques allant du médiéval au double hôtel particulier du XVIIIe siècle.

Premières amours 

Christian Lacroix a donc accepté l'offre de Madame la Maire (ou Madame le Maire, je ne sais jamais ce qu'il faut dire de France). Elle ne l'obligeait pas à cachetonner, ce qui arrive parfois à cet homme de 68 ans ne pouvant pas vivre de son illustre passé de grand couturier. La proposition le ramenait de plus à ses premières amours. Avant de donner des robes parmi les plus spectaculaires des années 1980 et 1990 (dont les toiles ont fini au Musée Réattu d'Arles), le débutant se voyait conservateur de musée. Il a par conséquent fait l'Ecole du Louvre. La chose était ensuite demeurée pour lui une activité parallèle. En 2008, Lacroix fut le commissaire des "Rencontres de la photographie" à Arles. Une édition magnifique. La maison de couture existait alors encore, même si elle avait déjà été vendue par LVMH à l'américain Falic (et non phallique!). L'argent à disposition avait permis de tendre de moquettes à motifs conçus ad hoc les lieux du festival. Il en subsiste des bouts au Musée Réattu et à l'archevêché. A part cela, la programmation Lacroix était formidable. 

Ici, le Méridional n'a eu qu'à puiser. Il lui fallait réunir dans l'immense chapelle du Palais des Papes (qui abrita les deux dernières grandes expositions Picasso montées de son vivant, avant de sombrer dans le n'importe quoi) un vaste cabinet de curiosités. Avec «naturalia» et «arficicilia». L'exposition s'appellerait «Mirabilis». Ce serait en plus un «Cabinet des Esprit». Il rendrait hommage à Esprit Calvet (1728-1810), Esprit Requien (1758-1851) et Jeanne de Flandreysy (1874-1959). Ces trois créateurs d'institutions ont eu une longue vie pour entasser, Jeanne étant à l'origine de l'actuel Palais de Roure installé dans une ancienne demeure Baroncelli du XVe siècle. Il n'y a hélas plus de gens comme ça. Le dernier me semble à Avignon Marcel Puech, qui a tout donné au Calvet dans les années 1980. Le Musée Lapidaire abrite logiquement des produits de fouille dans une église baroque. Le Petit Palais résulte d'une volonté étatique des années 1970. Il s'agissait d'y réunir les tableaux italiens dispersés de la collection Campana, achetée par Napoléon III en 1863.

Regroupements thématiques 

Christian Lacroix a donc brassé, en éliminant presque au final le Petit Palais. Il a regroupé des centaines de pièces dans de grandes vitrines, à la manière du XIXe siècle. Bien entendu, rien n'a été laissé au hasard. Il s'agissait pour lui toujours de faire tableau. Le commissaire a donc imaginé des regroupements thématiques, notamment sur la mort. D'autre stylistiques. L'histoire naturelle, avec ses grandes boîtes de papillons, fait un peu cavalier seul. Dans l'ensemble, il y a peu de chefs-d’œuvre. Il ne fallait pas dégarnir les musées, dont la visite se voit par ailleurs proposée gratuitement. Ces derniers, je vous l'ai dit, sont à la peine ici. J'ai toujours connu le Calvet en travaux sans avoir jamais eu l'impression de me retrouver devant une installation achevée. Notons cependant que le Palais de Roure a récemment subi une exemplaire réfection, dont il avait du reste bien besoin. Avignon possède paradoxalement des fondations plus dynamiques. Je vous ai récemment parlé de la Collection Lambert. Je pourrais aussi une fois évoquer la Fondation Anglandon. 

Mais revenons au Palais des Papes! L'ensemble séduit les foules. Le lieu n'a pas été choisi par simple opportunité. Il s'agit du bâtiment le plus visité de la ville, même si le festival de théâtre bouche sa cour en juillet. La visite de «Mirabilis» est comprise dans le prix d'entrée. Le visiteur traverse l'exposition à la fin du parcours. La chapelle se franchit juste avant la sortie. Le public a tout loisir de déambuler au milieu des curiosités rassemblées par Christian Lacroix, dont les plus volumineuses se trouvent au centre, sur une estrade. Chacun regarde ce qui l'intéresse. L'archéologie. Les objets provençaux du passé. Les oiseaux empaillés. Les reliques insolites. Dans ce dernier genre, la chose m'ayant le plus frappé demeure la vertèbre du pape Innocent VI, mort à 80 ans en 1362. Elle est posée non loin d'un superbe crâne d'hippopotame passé par les mains d'Esprit Requien. Une vertèbre bien malade... «Il devait souffrir de scoliose», expliquait mon voisin lors de sa visite. Je lui ai demandé. Il était médecin.

Pratique

«Mirabilis», Palais des Papes, place du Palais, Avignon, jusqu'au 13 janvier 2019. Tél. 00334 32 74 32 74, site www.palais-des-papes.com Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

Photo (Connaisance des Arts): Le coin sur la mort au Palais des Papes.

Prochaine chronique le samedi 8 septembre. Venise part sur la route de Memphis.

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