Aurore Bui

FONDATRICE DE SOFTWEB

Aurore Bui est la créatrice et la directrice de Softweb, une entreprise sociale dont le but est de favoriser la réalisation de projets sociaux, et qui conseille les ONGs et entreprises sur l'évaluation de leur stratégie et la mise en place de nouveaux programmes. Elle est formatrice et intervient dans des conférences sur le thème de l'innovation sociale, la responsabilité sociale des entreprises et l'autonomisation économique des femmes. Aurore a 15 années d’expérience dans le conseil stratégique, la gestion de projets informatiques et le management des organisations à but non lucratif. Elle possède un diplôme d’ingénieurs d’une grande école française, un master du Kings’ College London et un MBA en gestion des Organisations Internationales (IOMBA) de l’Université de Genève. Elle est membre du comité suisse de l'ONU Femmes.

Mutation du secteur ONG: une opportunité de recrutement de talents?

Entre relocalisations, évolutions des pratiques et nouveaux besoins sur le terrain, le secteur des ONGs et des Organisations Internationales vit une mutation.

Entre relocalisations, évolutions des pratiques et nouveaux besoins sur le terrain, le secteur des ONGs et des Organisations Internationales vit une mutation.

L’annonce récente du plan social du CICR a été une petite révolution dans la Genève internationale, comme l’avait été il y a quelques années de cela la réorganisation de l’OMS. En parallèle, on assiste à une professionnalisation du secteur dans les pays du nord, à la montée en puissance des acteurs du Sud et à une évolution des paradigmes, qui favorisent de nouveaux modes d’intervention.

Quel impact cette mutation a-t-elle pour les humanitaires ? Comment créer un pool de talents pour répondre à ces défis ? Comment capitaliser ces compétences et ces talents lors des évolutions de carrière et des retours au siège ?

« Il est difficile d’avoir un plan de carrière quand l’organisation pour laquelle nous travaillons ne nous accompagne pas vraiment dans cette réflexion. », souligne Lisa[1]. « C'est souvent un prérequis d'avoir travaillé sur le terrain pour obtenir un poste à responsabilité au siège. Pourtant, certaines compétences acquises sur le terrain ne sont pas toujours facilement transposables dans les sièges ou dans d'autres secteurs d'activités » ajoute Maude[2].

Du côté de la vie familiale, concilier une activité sur le terrain avec une vie de famille s’avère un vrai défi, qui a notamment un impact sur les carrières féminines. Maude précise : « Envisager une vie de famille est très compliqué à gérer en parallèle d’une carrière dans le domaine humanitaire. De nombreux lieux de mission ne sont pas adéquats pour la famille ; et à part le problème sécuritaire, la carrière professionnelle du conjoint doit souvent être mise entre parenthèse ou réorientée. Tout ceci pèse souvent psychologiquement sur les membres de la famille».

Si les humanitaires savent que leur engagement peut avoir des répercussions sur leurs vies personnelles, la difficulté concerne également leur partenaire : « L’intégration, l’adaptation du partenaire aux conditions de vie et de travail du conjoint ne sont pas toujours prises en considération alors que sa souffrance peut, elle, être bien réelle », dit Lisa. « Je compte rester sur le terrain encore quelques années mais à terme le lieu sera certainement un compromis, entre d'une part l'intérêt du poste et d'autre part la carrière professionnelle de mon conjoint », ajoute Maude.

Pour les personnes qui souhaitent revenir de mission, la réadaptation dans un contexte humanitaire ou dans la vie civile peut s’avérer compliquée. « Avec la même expérience, les postes sur le terrain offrent souvent plus de responsabilités que ceux au siège (du moins en début de carrière) ce qui peut engendrer une certaine frustration au retour en Europe », précise Maude. « Au retour, la compétition est rude surtout de nos jours avec les restrictions budgétaires auxquelles font face les organisations d'aide humanitaire et d'aide au développement. »

A l’heure actuelle, seules certaines grosses structures choisissent de soutenir leurs employé-e-s dans leur reconversion, et de limiter la précarisation dans ce domaine d’activité atypique. « La faiblesse des structures d’accompagnement des personnes de retour de mission, incite beaucoup d’humanitaires à rester sur le terrain faute de mieux », ajoute Lisa.

Les ponts vers d’autres professions ne sont pas toujours visibles, et ce même dans le contexte de la pénurie de talents que connaît la Suisse. Pourtant, les compétences des humanitaires sont bien réelles et ils ont acquis et développé de nombreuses qualités interpersonnelles. Pour les humanitaires, le retour de mission signifie parfois une redéfinition du parcours professionnel. « Je constate un manque de valorisation et la reconnaissance du travail réalisé en mission », nous dit Lisa.

« En mission, nous avons le sentiment, du fait d’être en contact avec la réalité, de servir une cause, de contribuer à faire évoluer les choses que cela soit au niveau politique, alimentaire, institutionnel, éducatif etc. » Au retour, les candidats à la transition doivent faire un point sur les valeurs qui les ont incité  à s’engager, et à établir leurs priorités pour une deuxième phase de vie. « Revenir et se retrouver au ‘milieu de la masse’ peut parfois être difficile à vivre, les valeurs de justice, d’aide, d’équité, de solidarité, se noient autour de nouvelles priorités liées à la gestion d’une vie quotidienne à l’occidentale », explique Lisa.

Il arrive aussi malheureusement que les humanitaires vivent des épisodes dramatiques sur le terrain, qui les impactent durablement, et peuvent les amener à des remises en question. «En mission, nos conditions de vie et de travail sont différentes de celles auxquelles nous sommes habitués. » Ces conditions forgent le mental des humanitaires, mais la résistance au stress et les capacités d’homme- (de femme-) orchestre qui peuvent en découler ne sont pas toujours vues comme une force par les futurs employeurs.

La mutation du secteur est un processus en cours. En l’appuyant et en établissant de nouveaux ponts avec d’autres secteurs économiques, il permettra de valoriser les talents et de créer des partenariats d’un nouveau type.



[1] Après 7 années sur le terrain, Lisa Laroussi-Libeault crée actuellement une plateforme d’échange entre humanitaires.

[2] Maude Berset est responsable des relations avec les bailleurs de fonds pour le Programme Alimentaire Mondial au Mali.

 

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