Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Au Proche-Orient, deux Etats de trop

Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a l’art de brouiller les cartes. Il vient d’un coup de déclarer la guerre à deux forces qui, près de sa frontière sud, se font la guerre. Ses avions et ses canons bombardent depuis quelques jours au nord de la Syrie les positions de Daech, l’Etat islamique, qui bénéficiait jusque là de la grande tolérance d’Ankara. En même temps, les missiles et les obus turcs sont tombés, au nord de l’Irak, sur les camps du Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, dont les miliciens sont les plus efficaces combattants contre Daech – on l’a vu à Kobané.

D’un côté, Erdogan commence une guerre en se joignant, comme le lui demandaient les Etats-Unis, à la coalition contre l’Etat islamique. De l’autre, il met fin à une trêve qui durait depuis deux ans avec le parti armé des autonomistes kurdes de Turquie, passés sans bruit, aux yeux de Washington, du statut de terroristes à l’état de piétaille de la coalition.

L’imbroglio paraît complet. Mais la position du Turc, on va le voir, a sa cohérence.

La guerre dans les sables de l’Euphrate et du Tigre dure depuis douze ans. Elle a commencé avec l’invasion américaine de 2003 pour renverser Saddam Hussein. Elle s’est amplifiée au moment où le Syrien Bachar el-Assad a choisi d’écraser dans le sang le soulèvement de son peuple qui avait cru à l’arrivée du printemps arabe.

Ces horribles déchirements ont abouti à la création, virtuellement, de quatre Etats là où il n’y en avait que deux :

• L’Irak est aujourd’hui réduit, grosso modo, à son sud chiite, et ce qui reste du pays ressemble étrangement, pour le moment, à une sorte de protectorat irano-américain.

• La Syrie des Assad, amputée d’une bonne partie de son territoire, se limite désormais à son réduit fertile des villes (sans Alep) et de la côte. Son président vient d’admettre que ce qu’il lui reste tient grâce au soutien iranien.

• Le Kurdistan (la région autonome au nord de l’Irak) a de plus en plus l’apparence d’une entité étatique, englobant désormais Kirkuk et son pétrole. Ses dirigeants sont plus que jamais déterminés à tirer parti des circonstances pour aller vers la plus grande indépendance possible.

• L’Etat islamique, cet impénétrable mystère, ayant effacé la frontière irako-syrienne, s’est étendu (Ramadi, Palmyre) au lieu de s’effondrer malgré une année de bombardements de la coalition américaine. Il contrôle une population d’à peu près dix millions de sunnites, sans révolte connue.

A part les djihadistes et les Kurdes, personne n’a voulu un pareil dépeçage. Les Turcs moins que quiconque.

Erdogan a rompu l’alliance qu’il avait nouée avec Bachar el-Assad au moment où le dictateur de Damas a fait tirer sur son peuple, et il n’a cessé de militer, avec les monarchies du Golfe, pour le renversement de son régime. Le Syrien s’est maintenu avec le soutien des Russes et des Iraniens, mais surtout grâce à l’inaction des alliés de la Turquie dans l’OTAN, et d’abord grâce à la décision de non intervention de Barack Obama, qui a stimulé la croissance des mouvements djihadistes.

Aujourd’hui, le président turc tape un peu sur Daech parce qu’on le lui demande. Mais il continue de penser que la clé de la crise régionale est à Damas.

Et là, quelque chose bouge peut-être. Assad reconnaît à demi-mot son impuissance. L’Iran, le protecteur, sort de son isolement international. Des émissaires s’agitent en coulisses pour tenter de déblayer le chemin d’une issue négociée.

Quelle issue ? La mise en place à Damas d’un pouvoir dans lequel la majorité sunnite puisse se reconnaître. Si cela arrive – quand cela arrivera, l’Etat islamique reculera, beaucoup plus sûrement que sous les bombes. Et si la Syrie se stabilise, la pacification pourra gagner l’Irak, avec une autonomie pour les sunnites et les Kurdes, qu’Ankara admettra.

Possible ? Pas sûr. Mais c’est la logique turque.

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