Suzanne Hraba Renevey

CO-FONDATRICE DE BUSINESSIN

Suzanne Hraba-Renevey est co-fondatrice de BusinessIn, plateforme connectant les PMEs et startups dans des domaines affectés par la digitalisation. Ex-CEO de swissnex Singapour, elle apporte une perspective internationale à la thématique de l'innovation dans les PMEs, qu'elle encourage à travailler en réseau et à utiliser les outils des startups.

Au galop dans l'année du Cheval de... Bois

Il n'y a qu'un seul moment de l’année où Singapour se vide de ses habitants et où certains magasins sont fermés, événement tout à fait inhabituel dans une société où tout fonctionne quasiment 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

C'est le cas depuis jeudi dernier, veille de la célébration de la Nouvelle Année chinoise ou plutôt Nouvelle Année Lunaire, coïncidant avec la première nouvelle lune de l'année 2014. En effet, entre les Singapouriens qui retournent voir leur famille en Malaisie, ceux qui visitent leurs proches lors d'interminables repas où se distribuent mandarines et enveloppes rouges (hong bao) contenant billets de banque (de préférence neufs et toujours en nombre pair, tout en évitant le 4 bien sûr, nombre apparenté à la mort), et ceux qui profitent de ce long weekend pour s'échapper vers les innombrables destinations atteignables depuis la ville-état, il ne reste plus grand monde -tout est relatif dans une population multi-ethnique de plus de cinq millions d'habitants-, pour faire du shopping ou envahir les restaurants, passe-temps favoris le reste de l'année.

Cette période ressemble à nos fêtes de fin d'année, ou dans une moindre mesure, à la période estivale: tout à coup, la circulation se détend, les chantiers s’arrêtent, et une forme de calme, et surtout de silence, qui nous surprend agréablement, envahit la ville. Remplaçant nos étoiles de Noël, les décorations chevalines ornent maisons et quartiers chinois, qui n'ont pas lésiné sur la taille et la quantité, puisque ce sont des troupeaux de dizaines de chevaux géants, illuminés la nuit, qui déferlent à travers l'artère principale.

Période-clé à Singapour comme en Chine bien sûr, mais aussi dans d'autres pays d'Asie comme au Vietnam où le Tet bat son plein, le nouvel an apporte son lot de danses du Lion, feux d'artifices et pétards de toute sorte censés effrayer Nian, le monstre qui venait attaquer les villageois durant cette période du calendrier lunaire. Période où, pendant de nombreux jours de préparatifs, on s'active à nettoyer sa maison afin de se débarrasser de la mauvaise fortune - un vrai nettoyage de printemps, pas étonnant puisque cette célébration est également appelée Festival du Printemps -, on s’adonne à des achats effrénés (faisant grimper les prix), que ce soit d'équipements ménagers, habits, voire voitures ou objets immobiliers pour les plus fortunés.

Car il faut que tout soit neuf pour accueillir la nouvelle année et épater la famille. Sans parler des préparatifs culinaires qui suivent un rythme prédéfini. On mange du porc laqué Bakkwa, sans hésiter de faire trois heures de queue dans “le” magasin réputé, des tartelettes à l'ananas, et surtout le Yusheng, fameuse salade au poisson cru que les convives brassent à table avec des baguettes géantes, s'appliquant à faire rebondir les ingrédients symboliques le plus haut possible-sans les éparpiller-, afin de garantir la fortune.

Des codes stricts réglementent les comportements, souvent motivés par des symbolismes provenant de l’homophonie de mots tels que fortune, chance, bonheur et santé - ou au contraire mort - avec des objets, animaux ou notions du quotidien. Chaque jour est dédié à une activité et une visite familiale déterminée, truffée d'interdits tels que de sortir les poubelles (oups, les restes de notre BBQ y sont passés) et porter du noir et blanc, le rouge étant plus efficace pour effrayer Nian (hmm... noir et blanc étaient les couleurs de ma robe ce soir-là), balayer devant sa porte, tailler sa haie ou se couper et laver les cheveux le jour du nouvel an (j'ai aussi dû faire ça, à y réfléchir), qui s'apparentent à jeter de l'argent, voire la chance, par les fenêtres.

Autant dire qu'il est difficile, voire inutile, de vouloir faire du business ou accueillir des délegations durant cette période qui passe de l'hyperactivité au calme quasiment plat en quelques heures, notamment à China Town où la foule compacte s'arrache les soldes une fois minuit sonné, avant d'abandonner le quartier au touriste ignorant qui s'attend à une activité effrenée le jour de l'an. Heureusement, ce dernier peut se rattraper à la fameuse Chingay Parade, la foire Hongbao de la Marina, ou au Festival des arts asiatiques, qui battent leur plein.

Et l'année du cheval, de bois de surcroît, que nous apportera-t-elle? La fougue et l'entrain d'un jeune étalon qui puise son énergie dans le bois consumé -ouvrant ainsi la porte à des initiatives couronnées de succès ou au contraire à des conflits potentiels- ou un art de la communication tempéré par un élément de stabilité, selon d'autres? Singapour semble positif dans son ensemble, confiant dans son économie, sans pour autant ignorer les inquiétudes de ses jeunes, qui se focalisent sur l'emploi, le logement et une perte du pouvoir d'achat. La division grandissante entre riches et pauvres, la santé publique, la population viellissante, les transports publics, de même que les tensions inter-ethniques sont également au sommet des préoccupations.

Seul l'avenir nous dira de quoi l'année du Cheval 2014 sera faite, mais il est à parier que tous les maîtres feng shui et autres astrologues chinois sauront retrouver des éléments de leurs prédictions à la fin de l'année chinoise que nous entamons, et dont les célébrations s’achèveront le jour de la St-Valentin, histoire de nous rappeler qu'à Singapour nous sommes "fusion" entre l'Asie et l'Occident, écartés entre traditions, voire superstitions, et le pouls d'une société globalisée.

300 couples singapouriens vont ce marier ce jour auspicieux, qui, selon les espoirs du gouvernement, sauront contribuer à la très faible natalité du pays. Gong Xi Fa Cai!

 

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