Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART SACRÉ / Le Louvre montre le trésor de Saint-Maurice

Nous sommes en 515 de notre ère. Roi burgonde (chez ce peuple, la couronne se divise entre plusieurs fils à chaque génération), Sigismond fonde à Agaune l'abbaye de Saint-Maurice. Ce fils du Gondebaud genevois (l'auteur de la fameuse «loi gombette") vient en effet de changer de religion. Sous l'impulsion de saint Avit, évêque de Vienne (dans l'actuelle Isère), il a rejeté l'arianisme familial. Je vous dois ici quelques explications. Les Ariens (aucun rapport avec les Aryens chers à Hitler) ne reconnaissent pas la nature divine du Christ. Il s'agit uniquement d'un homme pour eux. De quoi provoquer là des siècles de guerres de religion...

Mais pourquoi Agaune? Parce que c'est ici qu'aurait été massacrés, entre 286 et 305, Maurice et ses compagnons de la légion thébaine. Des Africains, donc. Certains sculpteurs du Moyen Age, comme le prouve l'actuelle exposition du Louvre, auront ainsi l'audace de nous montrer un Maurice noir. Les sources historiques demeurent cependant confuses. C'est même un euphémisme. Rien ne concorde dans ce qui forme un tissu maintes fois rapiécé de vérités et de légendes. L'essentiel devient comme toujours la foi.

1500 ans l'an prochain 

Le monastère qui fêtera donc ses 1500 ans en 2015 (ce qui en fait le plus ancien d'Occident), était parti sous de bons et de mauvais auspices. D'excellents, dans la mesure où il s'agissait d'un établissement royal, composé de 500 moines adorant le Seigneur du matin au soir. D'exécrables dans la mesure où il ne faisait pas bon vivre du temps des Mérovingiens. Sigismond assassinera son fils aîné, qui craignait de le voir favoriser les enfants nés d'un deuxième lit. Le roi se retirera à Saint-Maurice pour expier. Il finira livré, avec sa seconde femme aux Francs. Ils les jetteront dans un puits. Sigismond aura sa revanche posthume. L'Eglise en fera un saint, et l'eau du puits fatal deviendra miraculeuse. Lourdes avant la lettre. 

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça, dans une version considérablement simplifiée? Parce que le trésor de saint Maurice d'Agaune se voit en effet exceptionnellement présenté au Louvre, pendant que l'abbaye se refait une beauté. On ne peut pas fêter ses 1500 ans dans n'importe quelle tenue. La plupart des reliquaires et autres objets conservés ont donc pris le chemin de Paris. Il s'agit après tout du plus précieux ensemble cohérent remontant aussi haut dans le temps. A côté, le trésor de Conques a l'air d'un petit jeunet!

Charlemagne et saint Louis

Sont donc montrés, dans l'aile Richelieu, aussi bien le coffret de Theudéric (VIe siècle) que l'aiguière dite "de Charlemagne". On ne saura jamais très bien d'où viennent ses panses, émaillées à la fin du VIIIe siècle. Il s'agit là d'une pièce sans équivalent. En revanche, la sainte épine a bien été donnée par saint Louis vers 1260, alors que l'essentiel du trésor était constitué. Maurice était devenu le patron de la famille de Savoie, ce qu'il est resté jusqu'au XXe siècle. Les comtes, puis ducs constitueront même un ordre placé sous sa protection. Notons au passage que l'un des Savoie empruntera la "table d'or" de Saint-Maurice, afin de financer sa croisade. Cet objet fabuleux, qui devait peser seize kilos, a bien sûr été fondu. Nul membre de l'illustre lignée, devenue royale, n'a jamais restitué son équivalent...

Ce que le Louvre présente n'en reste pas moins fabuleux. Il y a là peu de pièces, comparé à celles qui formaient le trésor de la cathédrale de Bâle (dont la moitié a été vendue aux enchères en 1831), mais chacune d'entre elles se révèle extraordinaire. Rappelons que l'ensemble sert encore à l'occasion. Saint-Maurice reste en activité, même s'il ne compte plus que 45 moines. Ceux-ci se voient placés sous la direction d'un évêque ne relevant que du pape. François pourrait du coup venir en Valais l'an prochain. Notons pour terminer que, de 1840 à 1987, l'évêque de Saint-Maurice fut aussi symboliquement celui de Bethléhem. Cela ne semble plus le cas aujourd'hui. L'Eglise a perdu beaucoup de sa fantaisie.

Je signalerai pour terminer que le Musée Maillol exhibe jusqu'en juillet un autre trésor. Il s'agit de celui, ô combien baroque, de San Gennaro à Naples. Le saint dont le sang se liquéfie à dates fixes depuis des siècles. Je vous en parlerai une autre fois.

Pratique

"Le trésor de Saint-Maurice d'Agaune", Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 16 juin. Tél. 00331 40 20 53 17, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et les vendredis jusqu'à 21h45. Visite comprise dans le billet d'entrée. Photo (Louvre): Le coffret de Theudédic, qui remonte au VIe siècle.

 

Petites nouvelles du Louvre. Les bonnes et les autres

Depuis quelques jours, le Louvre a un nouveau responsable des peintures. il s'agit de Sébastien Allard. Un brillant sujet. Cet homme de 47 ans a été major de promotion en 1995 lors du concours de l'Ecole du patrimoine. Il remplace Vincent Pomarède, dont il était le bras droit. 

Le Louvre connaît une décrue sur la plan de la fréquentation. En 2013, il n'a reçu "que" 9,2 millions de visiteurs, ce qui fait 500.000 personnes de moins qu'en 2012. Normal, apparemment. "2013 a été une année exceptionnelle". Le phénomène irait cependant s'aggravant. La rumeur veut que 2014 démarre avec peine. On parle officieusement, dans les corridors, d'une chute de 20%. Il faut dire que le prix du billet d'entrée a augmenté. 

Il était question d'un département byzantin au Louvre. Il aurait contrebalancé celui dévolu à l'islam. il s'agissait d'une idée de Nicolas Sarkozy, formulée en 2010. Pour Jean-Luc Martinez, nouveau directeur que l'on dit pourtant proche de l'Eglise, la chose n'est pas, ou plus, à l'ordre du jour. Christine Boutin parle bien sûr d'insulte aux chrétiens. 

La priorité actuelle reste cependant l'ouverture des salles d'art décoratifs, fermées depuis dix ans, où les travaux ont tardivement commencé en raison de dissensions internes. Il y a là 35 salles devant contenir le mobilier des XVIIe et XVIIIe siècles. L'ouverture était prévue pour 2013, puis le printemps 2014. On parle maintenant de juin 2014. Quelque part en 2014 devrait aussi se terminer le réaménagement des salles de peinture française du XVIIe siècle. 

Ensuite viendront d'autres chantiers. L'accueil des publics sera revu. La galerie où se trouve aujourd'hui le trésor de Saint-Maurice disparaîtra, elle, au profit d'une introduction aux collections. En 2017, les salles étrusques et romaines se referont une jeunesse. 

C'est tout pour le moment.

Prochaine chronique le dimanche 27 avril. Savez-vous ce qu'est un "chiaroscuro"? Londres vous l'explique très bien.

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