Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART / Qu'a-t-on pour 15 francs, 15.000 francs et 15 millions?

"La beauté n'a pas de prix." Il faut beaucoup d'irréalisme pour oser affirmer ça. Elle en possède un. Changeant. Capricieux. Illogique. Et donc inexplicable, même à coup d'arguties journalistiques. Je vais tenter d'en fournir la preuve avec quelques exemples récents et concrets. C'est parti pour toute la gamme! Je vais aller de 15 francs à 150 millions. Désolé! Rien ne me vient à l'esprit en matière d'art pour 1 franc 50. 

15 francs 

Nous sommes aux Puces de Genève, qui se tiennent à Plainpalais le mercredi et le samedi. La marchandise s'y fait rare à une époque sans caves, ni greniers (même s'il existe d'innombrables vide-greniers...). Sur de nombreux stands, vous trouverez cependant des céramiques des années 50 et 60. Comme marque, sous la base, elles ont des chiffres. Il s'agit de créations allemandes. Elles se voyaient produites de manière industrielle dans un pays où il y avait eu beaucoup de casse autour de 1945, puis qui s'était mis à exporter. Certains vases, en bon état, coûtent entre 10 et 20 francs. Le goût est proche du nôtre. Très "vintage". Mais il existe peu d'amateurs pour ce genre mal connu. Notez qu'il ne reste pas tout à fait déconsidéré. Alors qu'il se trouvait encore rue Saint-Léger, le Centre genevois d'édition contemporaine avait consacré une exposition à ces poteries. 

150 francs 

Il y a quelques mois ouvrait, rue Etienne-Dumont, l'annexe de Phoenix Ancient Art, un commerce d'art spécialisé dans les antiques. Au plus haut niveau. Autant dire que les chiffres y vont volontiers par six ou par sept. La maison parade à Paris, lors de la Biennale des Antiquaires. Toute pièce romaine ne vaut cependant pas une fortune. Afin de le prouver, Phoenix (que dirige Ali Aboutaam, assisté par Michael Hedqvist) a donc décidé d'ouvrir une arcade dédiée aux jeunes amateurs, aux moyens divers. Les prix s'arrêtent à 20.000 francs. Tous les prix sont indiqués. Il y a là des babioles à la recherche d'un amateur débutant, ou impécunieux. J'ai fouillé pour vous. Je suis ainsi tombé sur une jolie petite poterie, aux allures de cendrier, mais vieille de deux mille ans. Un objet comme il s'en produisait des masses à l'époque. Le montant indiqué, pour partir avec, était 140 francs. 

1500 francs 

Là, on peut commencer à vraiment avoir une œuvre contemporaine sur papier dans une galerie ayant pignon sur rue (pour autant que les maisons aient encore des pignons, bien sûr!). Je pense à la gravure d'un bon niveau, au dessin original ou à la photographie tirée à un nombre d'exemplaires limité... du moins dans la taille indiquée. Des petits malins recommencent leurs séries en changeant les dimensions. Tel n'est pas le cas de René Zurcher, qu'a représenté à Carouge la galerie Krisal. Celle-ci déstockait en juin. Un beau tirage ayant déjà quelques années, un nu masculin assez "hot", était affiché à 1500 francs. Précisons que Zurcher a son livre, qu'il a fait l'exposition inaugurale de la Fondation Auer pour la photographie d'Hermance et qu'on l'a vu, depuis, chez Jacques de La Béraudière... rue Etienne-Dumont. Un lieu montrant en temps normal Dalì ou Mirò. 

15.000 francs 

C'est autour de cette somme que l'on peut s'offrir un bon tableau ancien. La peinture des XVII et XVIIIe siècles se vend mal de nos jours, en dehors des superstars. Les esprits chagrins parlent d'inculture. Je dirais plutôt "changement du goût personnel". En cette année de forte contraction des publics d'exposition (cela ne pas très bien en 2014), le baroque ne marche pas plus mal qu'autre chose en institution. L'exemple choisi date du 1er avril. Ce jour-là, Christie's mettait en vente à Paris une "Crucifixion" sanguinolente d'Adrien Sacquespée, signée et datée 1656. Une super-rareté, en bon état, digne d'un musée. Elle est partie à 14.000 euros (plus 3500 euros de frais). C'est Rouen qui a exercé sa préemption. Contacté, son directeur des musées Sylvain Amic précise qu'il compte monter en 2015 une petite exposition-dossier autour de cette nouvelle acquisition. Comme quoi... 

150.000 francs 

Là, toujours dans l'art ancien, on a du solide et du spectaculaire, à condition bien sûr de ne pas faire ses emplettes à la TEFAF de Maastricht ou à "Paris-Tableau", où tout coûte trois fois plus cher. Le 27 juin, à Drouot cette fois, le Musée Fabre de Montpellier s'offrait pour 148.000 euros (plus les frais) le "Renaud et Armide" de l'artiste François-André Vincent (Genevois d'origine), peint vers 1787. Une composition connue en au moins cinq exemplaires. Curieusement, le musée ne prenait pas le pendant, qui l'accompagnait pourtant depuis plus de deux siècles... Pas cher! Vincent n'est pas n'importe qui. L'énorme livre de Jean-Pierre Cuzin sur son œuvre est enfin sorti en 2013, chez Arthéna. Tours et Montpellier viennent de lui dédier une rétrospective, dont les médias ont beaucoup parlé. Une autre exposition s'est déroulée à Paris en 2014 au Musée Cognacq-Jay. 

1.500.000 francs 

Nous sommes cette fois à "Art/Basel", qui en arrivait à sa 45e édition entre le 17 et le 22 juin. Sur le stand d'Alice Pauli brillent (pour autant que ce verbe puisse caractériser une peinture aussi noire) quelques tableaux récents de Pierre Soulages. Difficile d'être plus "tendance" que ce Français, dont le musée vient de se voir inauguré en grandes pompes à Rodez. Impossible de mieux sentir une fin de carrière. Soulages a 95 ans. Points rouges. Il m'est revenu aux oreilles que la galeriste lausannoise les offrait à 1,2 million pièce. Elle détient le meilleur de la production actuelle de l'artiste, dont la grande période se situe néanmoins dans les années 1950. Il faut aussi dire que la Suissesse a fidélisé sa clientèle. Il y a longtemps qu'elle montre Soulages au Flon. L'abstraction européenne de l'après-guerre revient en plus à la mode. Regardez la Fondation Gandur pour l'Art. 

15 millions 

Là, il suffit de consulter les catalogues d'art d'après-guerre et contemporain de Christie's ou de Sotheby's, les sœurs ennemies. Toujours plus gros, toujours plus lourds, ils affichent des estimations toujours plus hautes, que justifient des notices toujours plus longues. Si la lecture en anglais vous rebute, il vous suffit d'une foire comme "Art/Basel". Tout se négocie, bien sûr, mais les galeristes savent y mettre leurs clients en compétition. Quinze millions est le prix d'un Jeff Koons moyen, d'un Gerhard Richter de bonne série ou d'un Chinois adulé par les collectionneurs de son pays, dont nul (ou presque) ne connaît vraiment le nom en Occident. Nous sommes ici dans l'achat spéculatif. Les mauvaises langues parlent parfois de blanchiment. Les musées, curieusement, suivent, surtout aux Etats-Unis. Inutile de préciser que l'investissement se révèle à hauts risques. 

150 millions 

La salle retient son souffle chez Christie's à New York, en novembre 2013. Le record annoncé pour un triptyque de Francis Bacon, "Trois études pour un portrait de Lucian Freud" (1969) aura-t-il lieu? Eh bien oui! Après dix minutes d'enchères, on en arrive à 142,4 millions de dollars (avec les frais, tout de même) sur une estimation à 85. "Le cri" de Munch n'avait atteint "que" 120 millions. Nous restons au-dessous de 150 millions de francs, certes, mais il ne faut pas oublier que la galerie Acquavella a remporté le morceau. Soit elle compte en tirer un bénéfice plus tard, soit (ce qui semble plus probable) elle encaisse une commission pour avoir servi d'intermédiaire avec un privé discret. Les tractations hors salles peuvent apparemment aller au-delà. On parle de 250, voire de 300 millions de dollars pour des "Joueurs de cartes" de Cézanne ayant pris la route du Qatar. 

Tout cela a-t-il encore un sens? Je vous laisse le soin de décider.

Photo (AFP): Pierre Soulages lors de la récente inauguration de son musée à Rodez.

Prochaine chronique le mardi 1er juillet. Le Musée de Carouge se met à table avec des repas de fête. C'est très bien!

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