Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART INVESTMENT / C'est quoi un fonds, Phillip Hoffman?

Il y a un goût anglais. Il existe un style britannique. Créateur de fonds d'investissement en art (The Fine Art Fond Group), Phillip Hoffman porte ainsi le costume en tweed rayé d'usage. Mais il arbore aussi une cravate rose vif, assortie à sa pochette, sur une chemise jaune paille. Pas le genre américain, si conventionnel. 

La cinquantaine (il est né en 1961), Phillip Hoffman a deux raisons de se trouver à Genève. Tout d'abord, il y a un bureau. Il y reçoit donc. Une réception au Ports Francs, en septembre, a permis à ses clients internationaux (120 personnes issues de 23 pays) se se rencontrer et de voir les œuvres acquises. «Il en est venu de partout où il y a de l'argent: Dubaï, Milan, Santiago du Chili, Miami, Moscou ou Dallas. Certains ont même fait le voyage depuis Genève.» Petit sourire, satisfait. Il y a de quoi. Les fonds réunis représentent aujourd'hui 220 millions de dollars. «J'aimerais bien arriver à 500.» 

Pourriez-vous d'abord vous présenter, Phillip Hoffman.
Je suis né à Cambridge, mais j'ai fait mes études d'économie à York. J'ai débuté chez Peat Marwick, qui fait aujourd'hui partie de KPMG. Un cabinet d'audit, qui conseillait Nestlé comme la reine d'Angleterre. J'avais 21 ans. Six ans plus tard, après avoir œuvré pour le roi d'Arabie saoudite, je passais chez Christie's. 

Aviez-vous donc un intérêt pour l'art?
Grâce aux 1000 livres de ma bourse, à 18 ans, j'achetais des livres rares du XVIIe siècle. Avec mon frère, j'ai formé le plus gros ensemble d’œuvre d'un cartoonist du XXe siècle inconnu sur le Continent nommé William H. Robinson (1872-1944). En fait, je ne suis pas vraiment collectionneur. L'idée de travailler chez Christie's me semblait excitante à une condition. Je voulais commencer en regardant les spécialistes à l’œuvre. Il me fallait comprendre les motifs de leurs avis et de leurs estimations. J'ai ainsi découvert des choses qui ont influé sur la suite. Au département des poupées, j'apprenais que le spécimen le plus cher du monde, payé l'équivalent de 150.000 euros, n'avait jamais été pris par son nouveau propriétaire. Idem pour certains tableaux valant des fortunes. Comment était-ce tout simplement possible? 

Et alors?
Je suis peu à peu monté dans la hiérarchie. A 31 ans, je devenais le plus jeune directeur. Ma femme était ravie, dans la mesure où j'avais enfin des horaires fixes. Et puis un jour, il y a eu le déclic. Le British Railway avait investi une partie de l'argent de ses retraités dans un fonds artistique, suscitant la polémique dans le pays. Les sous des cheminot allaient à une entreprise aussi frivole que vaine. «Outrageous!» Mais l'affaire s'est révélée plus que rentable. Les reventes ont prouvé que cette mise de fonds avait rapporté 13% par an. 

Qu'avez-vous fait?
J'en ai parlé à Christie's. C'était Sotheby's qui avait conclu l'accord avec le British Railway et empoché du coup une partie des bénéfices. J'ai donc proposé à Christie's de créer un fonds. J'ai effectué durant six mois des recherches de rentabilité. Lord Carrington, qui dirigeait alors le «board», m'a finalement dit non. Il y avait conflit d'intérêts. J'ai été déçu. Je suis parti, et j'ai lancé The Fine Art Fond Group à partir de zéro en 2001. 

Vous aviez tout de même des relations...
Effectivement. Ce qu'il me fallait surtout, à l’époque, c'était de bons experts. Des gens ayant en plus le sens du commerce, une chose qui n'a rien à voir avec les conniassances historiques ou esthétiques. J'ai pris des spécialistes de tout. Je comptais couvrir une période allant du XVIIe siècle à nos jours, afin de diversifier les risques. 

Pas d'archéologie donc.
Trop dangereux! Un secteur miné par les faux et les demandes de restitutions. Pas de meubles non plus. Ils prennent de la place. Ils se vendent en plus difficilement aujourd'hui. Pas de photos, à part quelques Cindy Sherman. En fait, surtout des tableaux. 

Où êtes-vous basé?
Moi-même à Londres. J'ai des bureaux à l'étranger, dont Genève. Les dépôts se trouvent à Hongkong, Dubai, Londres et Genève. Nos multiples fonds, qui ne sont pas cotés en bourse, ont leur domicile au Delaware, Etats-Unis, ou au Luxembourg. Jamais en Suisse. Ils possèdent des vies variables. Les secteurs les plus spéculatifs, comme l'art contemporain, donnent lieu à des fonds courts. Deux ans. L'art ancien, qui comporte peu de risques, mais génère par ailleurs peu de profits, demande une durée de dix ans. Ces fonds achètent et vendent quand le moment semble le bon. Une grande exposition. Un record chez Christie's ou Sotheby's... 

Existe-t-il des valeurs sûres en art?
Je vais vous étonner. Je crois que oui. Rembrandt en fait partie. Le Titien. Canaletto. Monet. Picasso. Pour Renoir, je suis moins sûr. Le public pense aujourd'hui vite à la boîte de chocolats dont ilornerait le couvercle. 

Comment vos reventes marchent-elles?
Mais bien! Regardez la photo de ce Paul Delvaux surréaliste. Nous l'avons acquis pour 1,5 million de dollars en 2004. Il a été revendu près de 3 million en 2011. Dans le genre contemporain, voici un Christopher Wool. Il a été acheté 300.000 dollars en 2006. Nous l'avons revendu 1,1 million en 2011. Il y a évidemment quelques échecs. L'un est tout récent. Nous avons perdu un maximum sur un Jonathan Meese. Mais il s'agit d'un créateur allemand émergent et la mise restait faible. L’œuvre a été payée 40.000 livres. Elle est partie à 7000. 

Quelle est la proportion de telles déconvenue?
Je dirais 1%. C'est vraiment rien. 

De quelle manière entre-t-on dans vos fonds, vu qu'ils ne sont pas cotés en bourse?
En sollicitant notre équipe, qui me semble désormais bien connue. Les parts sont un peu comme des actions. Elles peuvent se voir revendues, mais de manière privée et avec notre accord. Nous demandons une mise d'argent assez importante. Le minimum est de 500.000 dollars. Nous préférons un million. La durée de vie du fonds est, comme je vous l'ai déjà dit, déterminée à l'avance. 

Vous travaillez donc dans le haut de gamme.
Le bas et surtout le moyen de gamme deviennent de nos jours très difficile à écouler. Les gens veulent des stars. La chose n'a rien à voir avec la qualité. Je vous vous donner un exemple. Ma fille rêve de devenir artiste. Je lui une fois demandé, dans une foire, ce qu'elle jugeait le meilleur. Il s'agissait toujours de pièces coûtant entre 700 et 1000 dollars. Parfaites à ses yeux. Eh bien, aucune d'elles ne s'est vendue à qui que ce soit... 

Pensez-vous que le marché de l'art soir immoral?
La question habituelle! J'étais une fois avec la Ministre de la culture en France. On parlait autour d'elle de la main-mise de la finance sur l'art. L'argent ne devrait pas se voir mêlé aux choses de l'esprit. Je suis un peu sorti de mes gonds. J'ai dit que tout le monde voulait de l'argent, aussi bien les marchands que les artistes. Et le plus possible. C'est humain. Alors, pourquoi vouloir toujours parler uniquement de passion? 

Consentez-vous cependant parfois à un acte gratuit?
Des prêts. Nous participons volontiers à une grande exposition, et ce en assumant les frais. Nous allons ainsi confier une œuvre estimée 40 millions le livres à une grande rétrospective londonienne. Je ne vous donnerai pas le titre de l’œuvre, ni le nom de l'artiste. Mais chacun pourra voir le tableau. 

Qu'y aura-t-il d'écrit sur l'étiquette?
Collection privée.

Photo: Phillip Hoffman à Genève, en septembre 2013.

Prochaine chronique le dimanche 19 janvier. Le British Museum présente l'or précolombien de Colombie. Mais tout ce qui brille n'est pas or...

 

 

 

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