Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART CONTEMPORAIN/La mort de François Morellet a passé inaperçue

Crédits: Pierre Verdy/AFP

Je n'avais pas lu la nouvelle en manchette d'un de ces quotidiens que je n'ouvre pas. Trop de journaux polluent la tête et finissent par déprimer les plus solides. Je n'en ai guère entendu parler non plus, même dans les milieux concernés. La chose a vraiment passé inaperçue. Il m'aura fallu la parution du dernier «Le Journal des arts» pour apprendre la mort de François Morellet, qui était pourtant l'un des (rares) grands noms de l'art français contemporain. L'un de plus âgés en activité aussi. Quelques jours avant son décès le 10 mai 2016, Morellet avait fêté ses 90 ans. 

Curieuse carrière que celle de cet homme! Morellet sera longtemps resté, au propre, un peintre du dimanche. Né en 1926 à Cholet (petite ville où il est aussi décédé), il était fils et petit-fils de propriétaires de PME. Alexis Guérineau avait créé avant 1914 une fabrique de jouets et de voitures d'enfants, reprise par son gendre, puis son petit-fils. François resta ainsi sur un bateau dont il a fini par tenir la barre de 1948 à 1975, avec en prime des charges de père de famille. Il avait le Jour du Seigneur pour s'exprimer, ce qui n'était pas plus mal. L'homme pouvait ainsi réfléchir et laisser mûrir ses projets. Un mode de faire qui correspond à son art, très cérébral.

Une abstraction mathématique 

Tout n'est pas venu d'un coup. Morellet commence, comme bien des abstraits (de sa contemporaine Geneviève Asse à son aîné Pierre Tal-Coat) par la figuration. Une courte période, 1947-50. Il adopte ensuite un langage géométrique complètement différent de l'abstraction lyrique dominant alors en France, de Maurice Estève à Georges Mathieu. Le débutant se rattache plutôt à Mondrian, pour ce qui est des figures historiques, et au Zurichois Max Bill, en ce qui concerne le temps présent. Peu de couleurs. Des formes simples. Il crée ainsi une «trame» favorisant ses recherches mathématiques, notamment sur le nombre Pi. Pour lui, l'art n'offre en effet rien de sentimental, ni de romantique. 

Morellet est un des créateurs de l'art cinétique, qui fait aujourd'hui très années 1960. Il utilise aussi, et ce dès 1963, le néon. C'est tôt. Dan Flavin, la grande figure américaine du genre (tout a l'air plus grand quand on est Américain) a adopté le même moyen cette année-là. C'est d'ailleurs pour ses installations lumineuses que Morellet demeure le plus connu. Une grande rétrospective leur a été consacrée en 2011 au Centre Pompidou. Spectaculaire. Eblouissante, surtout pour les gardiens du reste, qui se sont plaints de conditions de travail intolérables. Il faut dire que cela clignotait de partout, avec une préférence pour le blanc et le rouge.

Gloire tardive

L'industriel a ainsi reçu ses premières commandes monumentales, parfois publiques (et pas forcément lumineuses) alors qu'il travaillait encore dans le jouet. Elles l'ont fait connaître en France, puis en Allemagne et par la suite dans le reste de l'Europe. Les Etats-Unis eux-mêmes s'y sont mis, alors qu'ils avaient chez eux des minimalistes comme Frank Stella (devenu de plus en plus baroque, il est vrai), Ellsworth Kelly ou Sol LeWitt. Morellet est ainsi devenu une figure assez chic, même si son nom n'a pas dépassé le cercle des amateurs. Il restait un créateur très «happy few». 

La France lui a cependant accordé une gloire tardive. Avant l'exposition de Beaubourg dont j'ai parlé, il y a eu la rétrospective du Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2007. En 2010, le Louvre lui a demandé de créer quelques verrières pour un escalier Napoléon III. Difficile en effet de parler de vitraux pour ces belles, mais austères, vitres cernées de géométries de plomb. Intitulé «L'esprit d'escalier», le résultat a cependant séduit le public. Tout comme lui a plu, peu après en 2013, son projet de néons placé sur les façades de ce qui constituait alors le Louvre des Antiquaires. Cette installation éphémère, genre décoration de Noël en plus sérieux, a si bien su s'imposer qu'elle s'est vue pérennisée sous le nom de «Les grandes ondes».

Un homme plein d'humour 

Si la création de Morellet peut sembler ardue, l'homme en parlait avec humour. Il n'y avait rien de plus décapant, de plus pétillant, de plus ironique qu'un entretien avec François Morellet. Rien à voir avec le sérieux plombé de son aîné Pierre Soulages, né en 1919. C'est pourtant ce dernier qui est devenu «la» figure patriarcale française, avec les foules agglutinées pour ses expositions et un musée personnel très visité à Rodez. Soulages rassure. Il donne l'illusion d'un flux créatif constant, à la modernité sage, alors qu'il ne donne rien de neuf depuis bientôt trente ans. Et l'on ne peut pas dire que ses «ultra-noirs», déclinés dans toutes les tailles (avec une préférence pour les versions monumentales) soient autre chose qu'une décoration anodine pour appartements de super-riches. 

A côté de lui, Morellet reste un peu difficile. Moins apprivoisable dans un salon. Un peu froid, pour tout dire. Peut-être lui a-t-il finalement manqué le temps pour s'imposer. Dieu merci, il a l'éternité pour y arriver maintenant. Et l'éternité, c'est long.

Photo (Pierre Verdy/AFP): François Morellet lors de sa rétrospective lumineuse à Beaubourg, en 2011.

Prochaine chronique le lundi 13 juin. Tatyana Franck donne sa première exposition personnelle à l'Elysée lausannois.

 

 

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