Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART ANCIEN/La montée sage de "Paris-Tableau"

Un joli décor bleu, soigné si l'on pense que l'exposition publique dure quatre jours à peine. Des peintures partout, évidemment. Et ce monde et l'autre pour bavarder devant, le soir du vernissage, le 12 novembre. Installé depuis trois ans dans l'ancienne Bourse parisienne, "Paris Tableau" tient alors de la première de théâtre et du bureau de renseignements. Des conservateurs de musée, venus de partout, dialoguent avec des chercheurs de pointe. En matière d'art ancien, leur parole est d'argent. L'avis positif (ou négatif) d'un expert pèse lourd quand il s'agit de la valeur commerciale d'une œuvre exécutée avant 1870, année limite pour avoir le droit de figurer ici. 

Une bonne idée peut en engendrer une autre. "Paris Tableau", que préside Maurice Canesso, n'aurait jamais existé sans le succès du "Salon du Dessin", lancé en 1992. Cette manifestation avait donné l'idée que l'avenir était moins aux noubas généralistes qu'aux niches. D'innombrables colloques, ventes aux enchères ou expositions se sont branchées au fil du temps sur le "Salon", dont ils bénéficient du public international, rassemblé une semaine en France. On a ainsi connu "Paris-Photo", "Paris Tableau" et depuis peu "Paris Tribal", ce dernier peinant à s'imposer en raison du "Parcours des mondes" existant déjà sur la Rive gauche début septembre.

Public connaisseur 

"Paris Tableau" s'est ainsi créé son public. Oh, un petit public! Six mille visiteurs en 2013. On reste loin des files d'attente de la FIAC ou de "Paris Photo". Seulement voilà! Il s'agit des gens qui comptent en la matière. Un monde fidèle aux traditions, alors que la création des siècles passés intimide désormais. Il existe une réelle déperdition de la culture, classique, surtout en France, où l'on ne peut pas dire que l'école se remue beaucoup en ce domaine. La sociabilisation, l'intégration et l'enseignement "utile" renforcent du coup la reproduction sociale, dont la dénonciation constituait le fond de commerce de feu Jean Baudrillard. 

C'est donc une société fort peu mêlée qui hante le Palais Brongniart (donc la Bourse) en novembre. On peut le regretter. C'est l'occasion de découvrir, dans une atmosphère intime, de la bonne peinture allant des primitifs italiens à fond d'or aux contemporains de l'impressionnisme naissant. Vingt-six marchands, venu de France, mais aussi de Suisse, d'Autriche, des Etats-Unis ou d'Angleterre, ont amené en 2014 leurs dernières découvertes (et parfois un ou deux fonds de tiroir). Ils se sont donnés la peine de faire des recherches sur les œuvres proposées, de les avoir fait restaurer et encadrer. Deux stands sont du reste voués aux cadres, dont un est occupé par un Parisien remplaçant au pied levé un confrère transalpin.

Une marchandise raréfiée

L'édition 2014 fait-elle crouler les murs sur les chefs-d’œuvre? Ce serait s'avancer. Située au sommet de l'échelle des prix jusque vers 1980, la peinture ancienne s'était raréfiée sur le marché les décennies précédentes. L'essentiel finissait alors dans un musée, allemand, anglais ou américain. Le système fiscal de la dation a vidé depuis les appartement français. L'essentiel actuel se compose donc de quelques merveilles restées en mains privées et de tableaux un peu secondaires (voire même tertiaires). Les marchands éprouvent du mal à garder le niveau. Il faut voir là une des causes de la désaffection actuelle. Il faut bien le dire, et nul ne le cache d'ailleurs, vendre un tableau moyen du XVIIe ou du XVIIIe siècle tient en 2014 de la mission impossible. Les acheteurs vieillissent et meurent sans se voir remplacés. 

L'actuel salon doit donc opérer un travail d'approche. Il ne s'agit pas uniquement de persuader les gens de musée américains d'acheter le "top" et les conservateurs de province d'acquérir ce qui compléterait leurs collections. Il faut trouver des clients non institutionnels. C'est pour eux le moment de se manifester. La peinture ancienne (si j'excepte bien sûr Rembrandt, Rubens ou Ingres) reste sous-cotée. Il suffit de savoir choisir. Notez que le goût change. Le très aimable, avec moutons et bergères, semble définitivement "out". Nul n'aurait en revanche eu le courage, comme cette fois le Napolitain Porcini, de présenter vers 1960 deux têtes coupées l'une à côté de l'autre (dont une de Ribera), comme si nous étions en Syrie.

Des prix soutenus 

Quand je vous dis que les bonnes peintures accrochées à la Bourse ne sont pas chères, je dois tout de même corriger. La facture se révèle bien plus salée que dans les ventes courantes de Christie's et de Sotheby's. J'aime beaucoup le Giulio Cesare Proccaccini présenté chez Canesso. Mais il coûte tout de même 700.000 euros. Chez Agnew, le seul a afficher ses prix, on ne sort pas des six chiffres. Il y en a un supplémentaire chez Beddington pour un Guardi vénitien assez ennuyeux, genre carte postale de luxe: 5,74 millions d'euros, C'est cher pour un public d'amateurs aussi distingués que désargentés. 50.000 euros se révèle ici un seuil, alors qu'Artcurial propose dans une semaine des toiles anciennes très honorables, estimées entre 5000 et 10,000 euros. 

Précisons pour conclure que la manifestation a trouvé en 2014 son caractère scientifique. Deux journées de colloques sont consacrées au mouvement caravagesque à Utrecht au début du XVIIe siècle. Une première. Les galeries proposent par ailleurs en ville des manifestations pointues. Nicolas Schwed, Etienne Bréton et Renaud Jouslin de Norey présentent jusqu'au 28 novembre 27 dessins de Gerrit van Honthorst (1592-1656), qui était d'ailleurs d'Utrecht. On connaissait jusqu'ici une trentaine de feuilles seulement du Néerlandais. La Galerie de Bayser révèle jusqu'au 30 novembre la peinture du photographe Charles Nègre (1820-1880). La plupart des amateurs ignoraient même que l'homme ait tenu un pinceau.

Pratique 

"Paris Tableau" a fermé ses portes le 16 novembre. Pour les deux autres expositions, Gerrit van Honthorst est à Saint Honoré Art Consulting, 2e étage, tél.000331 44.77.98.90 et Charles Nègre à la Galerie de Bayser, 69, rue Sainte-Anne, tél. 00331 47.03.49.87. Photo (DR): La tête coupée de Saint Janvier de Juan de Ribera proposée par la galerie Parcini de Naples. 

N.B. Une bonne nouvelle. Alors que nombre de galeries parisiennes ferment, Franck Baulme a ouvert le sienne le 12 novembre dernier, quai Voltaire. Peinture ancienne, genre sérieux.

Prochaine chronique le jeudi 20 novembre. Retour en Suisse. Berne montre Augusto Giacometti, un cousin lointain de qui vous devinez.

 

 

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