Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART ACTUEL/Lille, "Passions secrètes"

Les musées français ont longtemps entretenu des rapports cataclysmiques avec les collectionneurs privés, et plus encore avec les marchands. Les premiers se voyaient accusés de vouloir augmenter la valeur de leurs œuvres en les leur prêtant, surtout de manière permanente. Et quand on avait dit "le commerce" dans une institution publique, on avait insinué le pire. Une visite au bordel n'eut pas été plus déshonorante. Aussi n'empruntait-on rien aux galeries, du moins de manière officielle. 

Le Tripostal, à Lille, a envoyé baigner ces tabous. Pour ce qui est des collections particulières, il n'a pas eu grand mérite. En 1995 déjà, alors qu'il se trouvait sous la direction de Suzanne Pagé, le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, avait monté "Passions privées", une gigantesque exposition (1000 numéros!) regroupant des pièces sortant d'une centaine d'appartements ou de maisons français. En ce qui concerne les galeristes, Lille a en revanche innové. Il n'y a pas si longtemps le Tripostal (1) accueillait le suractif Emmanuel Perrotin pour ses 25 ans d'activité. Une "pub" que d'aucuns ont trouvé disproportionnée. La chose s'est tout de même faite aux frais d'une municipalité placée sous la houlette de Madame Martine Aubry.

Dix-huit amateurs flamands 

"Passions secrètes" a soulevé moins de passions. Il s'agissait cette fois d'illustrer le contenu de dix-huit collections situées en pays flamand, juste derrière la frontière. On sait les Belges très amateurs d'art, traditionnel ou tribal. Ils se montrent aussi boulimiques en matière de création contemporaine. La manifestation montée par Caroline David le prouve. Les dix-huit amateurs retenus possèdent, ensemble, 4000 œuvres, souvent de grand format. La commissaire a préféré aux "néo-traditionnels", qui en restent à la peinture, les acquéreurs d'environnements spectaculaires, de sculptures monumentales, de vidéos bourgeonnantes ou de photos géantes. Après tout, le Tripostal, situé sur le bas-côté de la gare Lille-Flandres, se développe sur 6000 mètres carrés! 

Le visiteur ne connaîtra jamais le nom des prêteurs. Les collections privées sont devenues discrètes par peur des voleurs ou du fisc. Il en verra cependant les intérieurs, avec quelques pièces "in situ". Caroline David a passé commande au photographe Gautier Deblonde. Le Lillois a ainsi donné dix-huit grandes images, accrochées le long de l'exposition. Le public se sent frappé par la banalité, et parfois la modestie, de ces lieux de vie, où les occupants doivent zigzaguer entre deux œuvres encombrantes. Tout l'argent disponible semble passer dans les achats de nouvelles pièces. Certains meubles, déjà médiocres en eux-mêmes se révèlent en piteux état...

Soutenir la  création belge

Ces gens se connaissent-ils entre eux? Sans doute parfois. Les dix-huit invités ne couvrent pas tout le pays flamand. Ils ont été choisis dans une petite zone autour de Courtrai. Ils habitent non loin l'un de l'autre, dans des localités dont nul n'a entendu parler au loin. Qui connaît Sint-Denijs, Pittem ou Izegem? Il serait intéressant de voir jusqu'où va leur émulation. La collection ne constitue souvent pas un acte isolé. Les acheteurs, surtout audacieux, se sentent confortés dans leurs choix, s'ils ne se sentent pas trop seuls. On connaît le cas de Winterthour au début du XXe siècle, où tout le monde achetait moderne certes, mais en allant dans le même sens. 

Et que s'offrent au fait les dix-huit intéressés, dont les enfants, mélangés, se placent au Tripostal sous le signe de la femme, du miroir et de l'Amérique? Quelques noms célèbres, bien sûr. Sont ici présents Anselm Kiefer Sylvie Fleury, Wim Delvoye, Tracy Moffatt, Olafur Eliasson, Thomas Ruff ou Panamarenko. Les amateurs se montrent cependant souvent plus audacieux en s'offrant des créateurs émergents. Ils soutiennent enfin, et c'est là le plus frappant, la création belge d'aujourd'hui. Des gens internationalement connus comme Luc Tuymans se retrouvent avec d'autres, dont le nom reste à apprendre. Je citerai Rinus Van de Velde, Iris Van Dongen ou Rony Delrue.

Des choix difficiles 

Muséalisé, l'ensemble saisit par son ambition. Même si le contemporain a désormais le vent en poupe, avec les deux tiers des ventes environ, le visiteur admire l'audace des acheteurs. Ils se "mouillent" avec des pièces gigantesques, ardues, esthétiquement discutables et souvent agressives. S'il n'est déjà pas facile de vivre avec un araignée de Louise Bourgeois (celle montrée ici demeure cependant de taille moyenne), comment partager son existence avec la colossale installation de Kelley Walker & Wayne Guyton regroupant quantités de toiles appuyées contre un mur, derrière une forêt de pots de couleurs? 

(1) Avez-vous remarquez le nom? L'art contemporain se doit de loger dans une ancienne friche, dont il conserve l'appellation. Grenoble a son Magasin, Dijon son Consortium, Bordeaux L'Entrepôt Lainé, Toulouse ses Abattoirs et j'en passe. 

"Passions privées", Tripostal, avenue Willy Brandt, Lille (à côté de la gare Lille Flandres, jusqu'au 4 janvier. Tél.003333 20 14 47 60, site www.lille.fr/cms/Culture/tri-postal, Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 19h. Dès 11h le samedi et le dimanche. Photo (Site de Lille): Un néon de la Genevoise Sylvie Fleury.

Prochaine chronique le lundi 10 novembre. Paris célèbre avec faste saint Louis, né en 1214. C'est dans les décor gothique de la Conciergerie.

 

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