Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Six expositions à voir. Mon libre choix artistique ou historique

Crédits: Véronique Ellena/Musée Réattu/Rencontres d'Arles 2018

Pour voir de la photo en institutions, il ne faut plus aller obligatoirement à Arles en été comme dans les années 1970, voire 1980. En France, les expositions les plus importantes se déroulent depuis longtemps à Paris, à la Maison européenne de la photographie. Ou au Jeu de Paume. En province, un lieu comme le Pavillon Populaire de Montpellier, dont je vous parlerai prochainement, fait très bien son travail. Le 8e art règne désormais un peu partout. Les «Rencontres» d'Arles restent pourtant une référence, en plus d'une promenade. Je vais donc vous proposer six manifestation en bref avant de passer demain à deux autres plus en détail. Impossible de se montrer prolixe pour tout! 

1968, quelle histoire! Arles ne pouvait pas passer à côté de Mai 68, qui se voit ici replacé dans son contexte international et général. C'est aussi l'année de «2001» de Kubrick, des JO de Mexico avec les poings fermés des athlètes noirs, du Biafra photographié par Gilles Caron ou des premières TV en couleurs. La particularité de l'exposition du Cargo est de montrer des images de police restées inédites. De purs documents. Je précise que l'exposition est complétée, sur un toit nappé de moquette rose, par de affiches genevoises des années 1968-1976. L'occasion de découvrir ou de retrouver la lutte écologique pour les arbres, les Tréteaux Libres, le journal «Tout va bien» (mais pas «La Brèche») ou les premières luttes face aux discrimination homosexuelles du FHAR. 

Ann Ray, Les Inachevés. Il n'est pas fréquent de voir de la mode à Arles, qui garde une forte volonté de sérieux. Ann a suivi Alexander (ou Lee) McQueen de 1998 jusqu'à son suicide en 2010. Le couturier anglais lui a donné une carte blanche, qu'elle a voulue noire et blanche. Pas une seule touche de couleur sur les murs des Forges des Atelier SNCF (1). Il n'y a pas d'images de studio non plus. Saisies dans le mouvement ou regroupés en grappes chez McQueen, les filles reflètent du coup mieux l'univers d'un créateur extravagant devenu mythique depuis sa mort à 41 ans. Les expositions que lui ont consacré New York, puis le Victoria & Albert Museum, ont ainsi battu des records absolus de fréquentation et Londres a dédié un «musical» à la vie de son enfant terrible. 

Grozny, Neuf villes. C'est au Monoprix qu'il faut aller voir les reportages de Maria Morina, Oksana Yushko et Olga Kravets, lauréates LUMA 2017 du «Dummy Book Award». Une récompense qui leur permettra de publier un livre. Trois femmes se sont en effet attaquées à la description de la capitale d'une des régions les plus patriarcales du monde. L'une des plus islamiques aussi, dans la mesure où le dictateur local doit en remettre pour contrer DAECH. Elles proposent un parcours historique et thématique. Le visiteur part des cartes postales d'avant pour découvrir une ville ravagées par deux longues guerres russo-tchétchènes. Puis vient le présent, qui n'a rien de rose, entre ruines et affrontements entre clans. Grozny reste une cité où il fait bon ne pas vivre.

Robert Frank, Sidelines. Il est toujours bon de revenir aux fondamentaux, comme on dit en finance. Le Suisse est un homme qui a modifié le regard photographique. Avec le Zurichois, plus de narration. Aucune sentimentalité hors de propos. A 94 ans, Frank revient pour une rétrospective partielle qui va des tout débuts à la parution en France du livre «Les Américains» en 1958. Il y a là des clichés rares, comme celui du crieur genevois du défunt journal «La Suisse» en 1946 ou les séances de mode faites en 1947 pour «Harper's Bazaar», qui l'avait alors pris sous contrat. Un statut qui convenait mal à Frank, qui ne voulait pas se retrouver lié au commerce. A part cela beaucoup de photos des «Américains», dont plusieurs planches contact. Ferait-on aujourd'hui le même choix final qu'alors? 

Véronique Ellena. C'est un coup d'audace. Le Musée Réattu, qui a enfin un nouveau directeur en la personne de Daniel Rouvier, a décidé de consacrer la plus grosse exposition d'Arles 2018 à une artiste méconnue. Le nom de cette Bressane, née en 1966, ne dit presque rien. Même aux amateurs. La femme n'en mène pas moins une carrière exemplaire en regardant ce que le quotidien peut offrir de spirituel. Elle en voit jusque dans les courses cyclistes, qui sont (en évitant le dopage, bien sûr!) des quêtes d'absolu. L'immense bâtiment abrite ainsi de nombreuses séries qui vont des maisons familiales abandonnées à l'utilisation artistique du négatif couleurs. Chaque image est d'un «piqué» extraordinaire. Le visiteur découvre ainsi les mille détails d'un monde faussement modeste.

Paradisiaque! 1968 n'a pas révolutionné que Paris. C'est le début de l'aventure de La Grande Motte sur la côte occitane. La Camargue a alors été découpée en trois, à l'horreur des premiers écologistes. L'île restait une réserve naturelle. Le reste passait au tourisme et à l'industrie lourde. D'un côté Fos-sur-Mer, un monstre qui connaîtra vite des difficultés économiques. De l'autre, une ville de vacances destinée aux Français moyens, la fameuse Motte à l'architecture aujourd'hui si datée quelle a sans doute dû se voir classée en France en attendant l'Unesco. L'exposition raconte à sa manière d'autres utopies que celles de Mai. Souvent anonyme, généralement laide, la photo sert de simple véhicule. Elle informe. On apprend bien des choses au Musée départemental Arles antique. 

(1) Si! Il y  une ou deux retouches en couleurs tout de même!

Photo (Véronique Ellena/Musée Réattu/Rencontre d'Arles 2018): "Nature morte à la grenade", 2008.

Ce texte intercalaire complète l'article sur Arles situé une case plus haut dans le déroulé.

 

 

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