Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Les "Rencontres" de la photo sous le signe de la surabondance

Crédits: William Wegman/Rencontres d'Arles, 2018

Arles. Terminus. Un sémaphore signale la cité de la photographie en arrivant à la gare. C'est le bâtiment futuriste dessiné par Frank Gehry pour la Fondation LUMA. Pour l'instant, la chose tient encore du suppositoire tronqué ou de la HLM construite par un architecte fou. Mais la tour à 100 millions (ou davantage) n'est pas terminée. Et, de toute manière, interdit de dire quoi que ce soir contre sainte Maja Hoffmann! La dame est cautionnée par un maire communiste, la cité qu'elle croit à sa dévotion et une presse nationale servile. Il faut dire qu'il s'agit d'une puissance. L'Arlésienne d'adoption vient d'ajouter l'Arlaten à sa chaîne d'hôtels. Elle l'a fait repenser «arty» par un Sud-Américain. Comme toujours, la mécène suit la mode. Il y en a plein d'éloges sur cette transformation d'un honnête établissement provençal en un machin qui pourrait tout aussi bien se situer à Miami dans «Elle Décoration». Ce mensuel assez peu recommandable se pâme d'ailleurs sur les métamorphoses de ce qui reste par ailleurs une des villes les plus pauvres de France. 

Voilà. Vous êtes donc à Arles, dont les 50e «Rencontres» auront lieu l'an prochain. Cela fait un bail, mais pas toujours avec les mêmes locataires. On sait que la manifestation est dirigée depuis 2014 par Sam Stourdzé. L'ancien directeur de l'Elysée a dû jongler avec les espaces, la LUMA s'appropriant désormais les anciens ateliers SNCF près des Alyscamps. Magique au moment de sa découverte par les festivaliers, cette friche industrielle a depuis subi bien des toilettages. C'est maintenant du propre en ordre. Nettoyé à la suisse, diraient nos amis (mais sont-ce vraiment nos amis?) français. Les «Rencontres» n'y ont plus que deux expositions sur trente-cinq. Le reste des espaces va à l'art contemporain version LUMA et au Méjan (1). Encore une association, ce qui fait au passage monter la facture pour le visiteur. Le passe à 42 euros finit par en coûter une soixantaine. C'est cher par rapport au niveau de vie dans le département des Bouches-du-Rhône. Surtout quand on a plusieurs bouches à nourrir.

Le Rhône traversé

La manifestation rayonne par ricochet partout ailleurs. Cela commence par un entrepôt à côté de la gare, une gare endormie que les grèves endémiques du syndicat RailSud rendra encore moins active tout l'été, pour se terminer à Trinquetaille. Après les chantiers archéologiques, les photos ont en effet franchi le fleuve. Le festival a ici fait très fort. Un pavillon de bambou de mille mètres carrés accueille les images en noir et blanc de Matthieu Ricard. Ce penseur bouddhique au nom de pastis donne également dans l'image, qu'il souligne de textes empruntés au Dalaï Lama, à Bertrand Russell à Sénèque ou à lui-même. Attention! La rusticité ne demeure ici qu'illusion. Des tiges d'acier relevant d'une haute technologie sont discrètement piquées dans chaque tige. D'où une impression de factice, en dépit de la hauteur des pensées philosophiques. Il y a bien sûr aussi cette année à Arles même les sites bruts de coffrage découverts en 2017, comme Cargo ou La Maison des Peintres. Ils sont totalement occupés cette fois, à tel point que le public bobo des «Rencontres» se voit cette fois invité sous le toit du Monoprix. Il y accède après avoir contourné les caisses. Un véritable frisson prolétaire. 

Pas de festival sans «off» depuis bien longtemps. On en arrive ici à la vingt-troisième édition. Mais là encore, il n'y a pas de place pour tout le monde. C'est à croire que chacun veut exposer de nos jours. Le programme officiel (si j'ose dire) du «off» ne comprend que 173 choses. Des accrochages, en règle général. La plupart d'entre eux se déroulent dans des magasins loués par les artistes, même s'il y en a aussi en visite chez les barbiers mode et les boutiques non moins mode envahissant aujourd'hui Arles. Les commerces de proximité vides, qui se sont multipliés ici depuis deux ans, se remarquent du coup moins. Mais ce sont là des frais pour les créateurs, même si chacun d'eux dépense moins que les 20 000 euros que coûte au minimum un des mille cinq cents spectacles «off» (oui, 1500!) d'Avignon. La chose explique que nombre d'entre eux aient déjà remballé leur marchandise. L'essentiel reste d'être vu la semaine inaugurale. Cela dit, il y a quelques acheteurs.

Les murs placardés

Il existe bien sûr aussi des stages (dites plutôt «workshop») à Arles, qui abrite depuis 1982 une école de photographie nationale. Si les projections sont terminées (elles se déroulent au début), les murs conservent la parole. Avec la bénédiction du maire Hervé Schiavetti, il y a partout de grands tirages collés sur les maisons. C'est «trendy», du reste. Pour beaucoup de photographes émergents, le comble du chic est aujourd'hui de placarder une imprimante sur une paroi muséale. Eclairage brutal. Neutre. Enfin, bref, ce qui convient à cette tendance de la «banalité assumée» que je distingue personnellement mal de la banalité tout court. Question de génération, sans doute. A la limite, je préférais encore la froideur de l'école allemande, celle des époux Becher, qui avait au moins le mérite de trancher su la touffeur d'Arles au mois de juillet. 

Voilà pour la présentation globale. Quand j'aurai dit que, comme pour la Biennale de Venise, le cadre architectural fait ici beaucoup, voire même l'essentiel, il me restera à présenter un florilège d'expositions. Mon choix personnel. Je vous promets de ne pas me laisser influencer par les textes de présentation, dont l'extrême prétention (les dire à haute voix donnerait l'impression d'avoir une patate chaude dans la bouche) correspond mal à la modestie de bien des résultats montrés. Je vous propose donc six idées immédiatement après cette chronique. Deux textes plus développés sont prévus pour demain sur Gilbert & George et sur Jonas Bendiksen. Le Norvégien constitue pour moi la révélation de l'année. our les autrs, peuut-être pas. Mais après tout, chacun ses goûts!

(1) L'an prochain, le sculpteur coréen superstar Lee Ufan devrait aussi ouvrir sa fondation à Arles.

N.B. La Suisse se veut très présente à Arles. Elle l'est par des artistes comme Matthieu Gafsou. Des reprises d'expositions comme le médiocre "The Hobbyist" de Winterthour. Avec aussi le Nonante-Neuf, qui forme un lieu de rencontres, situé cette fois au Cargo. Notre pays fait partie depuis trois ans des "partenaires" comme LUMA, Arte, Parisbas... ou la SNCF.

Pratique 

«Rencontres», partout dans la ville avec des extensions à Nîmes (Wolfgang Tillmans au Carré d'Art) ou à Avignon (le Genevois Christian Lutz est à la Fondation Lambert). Site www.rencontres-arles.com A voir jusqu'au 23 septembre, mais certains lieux seront fermés après le 26 août. Ouvert tous les jours de 10h à 19h30.

Photo (William Wegman/Rencontre d'Arles 2018) La version horizontale de l'affiche. La tête en bas!

 

 

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