Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Les "Rencontres" 2016 tirent la photo du côté intellectuel et bavard

Crédits: Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari

Mission accomplie, du moins en apparence. Les «Rencontres de la photographie» d'Arles ont fait le plein, début juillet. Plus de 15 000 personnes étaient là lors de la semaine d'ouverture, qui transforme la ville en fourmilière (in)humaine. Mieux qu'en 2015, qui avait pourtant marqué une progression de 12% pour permettre un total de 93 000 visiteurs fin septembre. Des stages remplis cet été. Plus, bien sûr, les expositions. Une quarantaine dans la ville, mais une seule cité ne saurait suffire à Sam Stourdzé. Il y a donc cette année des extensions à Avignon (Fondation Lambert), à Nîmes (le Carré d'art) et à Marseille (tout de même pas le MUCEM, mais la Villa Méditerranée). Les amateurs courageux peuvent faire du «hors les murs»: Budapest, Reggio Emilia, Paris, voire Xiamen cet automne. Rien n'arrête le nouveau directeur, qui a pactisé avec les Chinois. Pour le moment, Sam s'arrête là. Aucun événement prévu sur la planète Mars. Ce sera sans doute en 2017. 

La qualité répond-elle aux ambitions? Le problème est là. Depuis quelques années, Arles se cherche. Il faut dire qu'il y a été déjà montré beaucoup de (beau) monde depuis 1970 et que les pionniers sont morts. Le passage de génération s'accomplit dans la douleur. Les amateurs du 8e art ont laissé la main aux curateurs, aux exégètes et aux universitaires. La grande victime est l'image, désormais subordonnée au verbiage. Il s'agit moins de montrer que de démontrer. D'où une avalanche de revisitations, de relectures, d'appropriations, de «plateformes du visible», de "photos  trouvées" et de documents dont la valeur intrinsèque reste mince. Les initiés entendent parler à d'autres initiés. L'arrivée en force de la Fondation LUMA de Maja Hoffmann, la «reine d'Arles», n'a rien arrangé. On sait que la «grande mécène» suisse prône les projets d'artistes indépendants et pionniers, utilisant ou non la photo. D'où beaucoup de malentendus. J'y reviendrai.

Méta-langage envahissant 

Le public actuel d'Arles doit donc s'attendre à son (mé)content de décoctions intellectuelles comportant de nombreuses lectures. Rien ne doit plus rester simple. Cela donne des choses dans le genre: «La photo est pour Marie Angeletti un support narratif, éclaté, une surface de projection qui lui permet de retranscrire ses expériences, des mises en scène, des situations existantes, tout ce qui se trouve au-delà et à l'arrière-plan de l'image elle-même.» Pour un résultat en l'occurrence plus que modeste, je précise, la dame participant au «Prix découverte». On retrouve souvent ce discours, utilisant parfois Baudrillard ou Barthes comme béquilles. Tout cela sent l'école d'art (car il n'y a en fait plus d'indépendants) et les bancs de la fac'. Aux visiteurs de faire les frais de ce méta-langage cachant une absence radicales (pour employer LE mot de l'année) d'idées. Mais malheur aux exclus! Ils ne feront pas partie de ce qui devient depuis quelques années un club. 

Ce coup de gueule poussé, que retenir le la cuvée 2016? Pas mal de choses, tout de même. D'abord, Don McCullin. Le Britannique méritait un article pour lui tout seul. Vous le trouverez donc juste après cette chronique. L'homme se retrouve à la rubrique «Après la guerre», où figure également Yann Morvan. Ce dernier a photographié les plus célèbres champs de bataille mondiaux depuis l'Antiquité, dans leur état actuel. Tout tient du coup par les explications. Cela sent un peu le livre. Il existe d'ailleurs. Enorme. Terrifiant.

Monstres en tous genres 

L'ouvrage pourrait du coup presque figurer parmi les «Monstres & Co», où Charles Fréger fait à nouveau mouche, après ses Bretonnes, avec les figures folkloriques japonaises vêtues pour des carnavals masqués. Ou alors de la jolie rétrospective des monstres de cinéma, mise en place par la Maison d'Ailleurs d'Yverdon. La Suisse apparaît d'ailleurs très présente à Arles. Les ex-Ateliers SNCF, ruines fabuleuses qui, trop retapées, ont pris avec le temps de tristes allures de «loft» zurichois, se terminent ainsi avec le «Nonante-neuf». Un lieu «bien de chez nous», pour lequel l'inévitable Augustin Rebetez a conçu une nouvelle version du «Musée Carton» initialement conçu pour ArtGenève à l'intention du futur pôle institutionnel lausannois aujourd'hui rebaptisé «Plateforme10». 

Parmi les expositions des ex-Ateliers, «Mauvais genre» déçoit. Les 500 clichés amateurs de travestis des années 1900 à 1960 réunis par Sébastien Lifshitz tiennent de l'accumulation. Idem pour les images de «Lady Liberty» au Musée de l'Arles antique. Autant de statues de la Liberté en construction finit par lasser. Il est vrai qu'il fallait ici reposer le visiteur des horreurs suggérées par «Opération Condor», où le Portugais João Pino a enquêté sur les disparus des coups d'Etat sud-américains des années 1970. Quelle est, à ce propos, la nuance avec Perpignan, dont le festival photo brille chaque début septembre? Si j'ai bien compris, «Visa pour l'image» se concentre sur le reportage à chaud, tandis qu'Arles privilégie les réflexions à froid.

Westerns camarguais

«Réflexions», une manière encore de se monter le cou. Il faut dire qu'il semble dur de faire plus «revisité» que «La méthode des lieux» de Stéphanie Solinas, au cloître de Saint-Trophime. Pour raconter l'histoire d'une halle de l'exposition coloniale de Marseille de 1906, transformée en usine de pâtes Lustucru après son remontage à Arles, que de préciosités cérébrales et de dentelles esthétiques! Moi, j'aurais aimé qu'on me raconte simplement cette histoire exemplaire, qui a fini en débâcle industrielle et en problème social. Tout reste heureusement plus immédiat avec «Hara Kiri photo», montrant la fabrication des images dans ce célèbre journal «bête et méchant».

Et autrement? Il était bon de sortir une fois des boîtes Sid Grossman (1913-1955), photographe de rue américain qui a eu son heure de gloire avant le maccarthysme. Le corridor vidéo sonore de Christian Marclay se révèle amusant. Les photos de l'Amérique profonde en tirages Fresson (c'est à dire charbonneux) de Bernard Plossu avaient leur place. Celles des western tournés en Camargue en occupent en revanche un peu trop dans l'église des Frères Prêcheurs, mais il s'agit d'un projet de Sam Stourdzé. Les «Parfaites imperfections» découvertes à l'Archevêché m'ont paru parfaitement inutiles. L'iconographie de la revue «Toiletpaper» de Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari a quelque chose de roboratif. En relisant mes notes, je me rends cependant compte que certaines expositions ne me disent déjà plus rien deux ou trois jours après. La mémoire a fait le tri. Mais il s'agit bien sûr là d'opinions personnelles. Si j'en crois le reste de la presse, travaillée au corps, tout va bien à Arles.

Pratique

«Rencontres de la photographie», Arles, jusqu'au 25 septembre, certaines expositions fermant leurs portes dès la fin août. Tél. 00334 90 96 76 06, site www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de 10 à 19h30, certains lieux fermant plus tôt. D'innombrables «off» occupent les nombreux magasins vides d'Arles, généralement jusqu'à la fin juillet. Le Musée Réattu et le Méjan d'Actes Sud proposent leur programmation, cette fois dans le cadre des "Rencontres". La Fondation Manuel Rivera-Ortiz poursuit la sienne, 18, rue de la Calade. 

Photo (Maurizio Cattelan-Pierpaolo Ferrari): L'une des images conçues pour la revue «Toiletpaper». 

Cet article est immédiatement suivi de celui sur l'exposition Don McCullin à l'église Sainte-Anne. 

Prochaine chronique le mercredi 27 juillet. Les mémoires très mode de Bettina Ballard, qui fit la loi à «Vogue» dans les années 1930, 1940 et 1950.

 

 

 

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