Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Le Réattu fête ses 150 ans. L'imagination remplace l'argent

Crédits: Daniel Bounias/Ville d'Arles

Le Musée Réattu a 150 ans! On aurait aimé pouvoir le crier sur les toits, surtout quand ils ont de belles tuiles romaines comme ceux d'Arles. Ce n'est pas tout à fait possible, et je m'expliquerai. N'empêche que c'est l'occasion de revoir l'un des plus séduisants bâtiments de France transformés en institution muséale. Il émane de l'ancien prieuré des chevaliers de Malte une sorte de magie. Elle tient aux murs, sans cesse transformés sur des substructures romaines. Deux cours. Une infinité de salles. Une chapelle. Plusieurs escaliers, dont l'un occupe une tour carrée. Elle est aussi due à la vue sur le Rhône, qui coule juste devant. Un fleuve si large que sa version genevoise ferait en rapport penser à un gros ruisseau.

Je vous ai plusieurs fois parlé du Musée Réattu, qui doit son nom et son existence à Jacques Réattu (1760-1833). La dernière fois, c'était en octobre 2017. L'institution proposait enfin le grand hommage à son fondateur. Un beau peintre néo-classique, à la vie étonnante. Aîné des enfants illégitimes d'un aristocrate peintre amateur marié et père de famille ayant refait sa vie avec une femme du peuple, il doit très jeune se débrouiller. Le legs paternel se voit contesté par les héritiers légaux. L'adolescent apprend la peinture avec son oncle. Parti pour Paris, il finit par décrocher le Prix de Rome en 1790. L'argent paternel lui tombe alors dessus. Mais sa carrière a du mal à démarrer en pleine Révolution. Réattu abandonne l'art vers 1800 avant de reprendre les pinceaux autour de 1820. L'une des grandes affaires de son existence devient d'acquérir morceau par morceau le prieuré vendu en 1790 comme bien du clergé. Il le léguera à sa fille, qui le remettra à la Ville contre une rente viagère en 1868. L'atelier Réattu arrivera à la mort d'Elisabeth Grange en 1873.

Un parcours historique 

Il fallait marquer l'anniversaire actuel, mais avec de petits moyens. La Ville d'Arles n'est pas bien riche. Une bonne nouvelle cependant. Après une vacance un peu inquiétante, le poste directorial s'est vu depuis un certain temps  repourvu. Daniel Rouvier a succédé à Pascale Picard, qui ne sera pas restée bien longtemps. Je me souviens en effet comme si c'était hier de Michèle Moustahar. Sa dernière exposition avant son départ à le retraite fait partie pour moi des grandes réussites muséales du XXIe siècle. Je ne suis du reste pas le seul à conserver en mémoire «Nuages», qui s'est déroulé en 2013. Michèle Moustahar avait par ailleurs beaucoup fait pour trouver à l'institution des vocations contemporaines un peu insolites. Elle y avait notamment introduit l'art sonore. 

Pas de son cette fois. Mais un parcours un peu historique, qui débouche sur une exposition de photos dont je vous ai déjà parlé (1). Il fallait d'abord évoquer le fonds initial. C'était l'occasion de sortir, sur fond rouge carmin, beaucoup de Réattu dont certains ne faisaient pas partie de la rétrospective de 2017. Il y a aussi là un énorme François-Xavier Fabre inachevé, que je n'avais jamais vu. Cette «Prédication de Saint-Jean-Baptiste» arrivait au mauvais moment. La commande de 1790 avait perdu tout sens deux ans après. Le commanditaire était mort et les églises de France se voyaient fermées par la Révolution athée. La partie terminée fait pourtant partie des chefs-d’œuvre de Fabre. Elle semble renvoyer à «La Mort d'Alcibiade» de Réattu, énorme toile elle aussi restée en chantier.

Pionnier pour la photo 

La suite propose de la peinture ancienne et moderne. De la photographie aussi. Je rappelle que le Réattu est le premier musée de France à avoir collectionné la photo dès 1965. Elle n'avait alors aucune valeur commerciale. Les gens la donnaient. Un de ses amis avait offert une pile d'image d'Edward Weston. Cecil Beaton était reparti en laissant une liasse. Les «Rencontres» ont depuis déposé. Au règne de Jacques Latour avait succédé en 1956 celui de Jean-Marie Rouquier, qui connaissait Picasso. Le maître fit peu avant sa mort en 1973 don d'un ensemble exceptionnel, alors que ce n'était pas vraiment son genre. Il aurait aussi dû laisser des sculptures. Trop tard! Jacqueline Picasso aura le geste en donnant à la place l'extraordinaire portrait de la mère de l'artiste. 

Il y a eu d'autres moments fastes, comme l'exposition mise en scène par Christian Lacroix, un Arlésien, alors que sa maison de couture était au sommet. Lacroix a du reste laissé nombre d'éléments de costumes, dont ses toiles servant de patrons. Elle ne sont pas évoquées cette fois dans le parcours, qui avance par association d'idées en ne chargeant jamais le décor. Le visiteur doit tenir le coup une trentaine de salles. Et puis il faut varier les plaisirs en donnant l'illusion d'une richesse qui ne se révèle pas ici au niveau des mérites. Le Musée Réattu a beau avoir toujours cultivé l'originalité, une denrée rare en France. Ses moyens d'acquisitions restent modestes, même si le budget a été maintenu en 2018. Les donateurs n'ont jamais été bien riches. Je m'étonne à ce propos (on dit qu'on s'étonne quand on s'indigne) que Maja Hoffmann ne fasse pas partie des gens remerciés. Quand on est aussi riche et qu'on dépense tant de millions à Arles, on a un geste.

Un geste de l'Etat? 

Ce geste, les musées nationaux auraient aussi pu l'avoir pour les 150 ans. Ni le Louvre, ni Orsay, ni Beaubourg n'ont à ma connaissance jamais rien déposé au Réattu. Ils préfèrent s'agripper comme Harpagon à leurs trésors en friches. Il y aurait pourtant certainement chez eux, dans une cave, de quoi faire le bonheur de l'équipe de Daniel Rouvier. Dans un pays où l'on parle tant d'égalité et de partage, il serait peut-être temps de partager.

(1) Il s'agit de la rétrospective consacrée à Véronique Ellena.

Pratique

«150 ans d'art au Réattu», Musée Réattu, 10, rue du Grand-prieuré, Arles, jusqu'au 30 décembre 2018. Tél. 00334 90 49 37 58, site www.museereattu.arles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Daniel Bounias/Ville d'Arles): La façade du Réattu côté Rhône.

Prochaine chronique le mardi 7 août. Des livres.

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