Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Jonas Bendiksen photographie sept Christ réincarnés dans le monde

Crédits: Jonas Bendiksen/Magnum/Rencontres d'Arles 2018/Avec l'aimable autorisation de l'artiste

En termes techniques (autrement dit en théologie), la chose s'appelle «la parousie». Depuis près de deux mille ans, les communautés chrétiennes attendent le retour de Jésus, qui précédera la fin du monde. Est-ce parce que celle-ci se fait proche pour certains? Un nombre exponentiel de gens se prennent pour le Messie réincarné. Jonas Bendiksen est allé à leur rencontre. Il lui a fallu pour cela beaucoup voyager. Les Christ auto-proclamés se trouvent aussi bien en Afrique noire qu'en Sibérie ou au Brésil. Nous vivons après tout dans une époque mondialisée... 

Sacha Guitry avait écrit un vaudeville, «Le Nouveau Testament». Le Norvégien propose, lui, «Le Dernier Testament» à Arles cette année. Il fallait en bonne logique que l'exposition se déroule dans une église. Sainte-Anne, tout près du magnifique hôtel de ville baroque, sert de cadre à ce voyage au pays de la foi. Il y a là, dans les chapelles, sept Christ aussi dissemblables que possible. Il eut été possible d'en rajouter d'autres. Je me souviens qu'il y en a un autre, particulièrement démuni, dans l'actuelle présentation du MEG genevois sur «Les religions de l'extase». Le malheureux ne possède plus que deux disciples. Le royaume de Dieu tiendrait ici dans une cabine de téléphone.

Un ancien chauffeur de taxi 

Evidemment, l'Africain présenté à Arles ne se porte guère mieux! Ce chauffeur de taxi zambien a bien besoin de son véhicule pour fuir les foules qu'il avait essayé de convertir et qui se sont retournées contre lui. Mais, comme chacun sait, la persécution fait partie du jeu. Elle conforte même la croyance en un destin exceptionnel. Bapete Chibwe Chishimba a tardivement appris sa nature. Il lui a fallu y croire avant de se lancer dans la conversion d'autrui. Cela dit, la chose peut marcher. L'évangéliste à la puissance dix que constitue le prédicateur philippin (le photographe n'a pas hélas pas pu rencontrer en personne) constitue le prototype même du businessman de la foi, et pour tout dire de la crédulité. L'homme brasse des millions. Ils lui ont notamment permis d'acheter deux jets privés. Et moi qui croyais que le Christ pouvait voler tout seul, comme un oiseau! 

Il y a aussi un Japonais ou un Anglais aux cimaises de Sainte-Anne. Plus que curieux le Britannique! David Shayler n'est pas un, mais deux. La double identité du Christ ne se révèle pas ici de nature humaine et divine. En travesti, David devient en effet Dolores, un sorte de Marie-Madeleine. L'excentricité insulaire atteint ici un comble dans le genre provincial misérabiliste. Rien à voir avec Vissarion, le Russe. Cet ancien agent de la circulation surjoue son rôle en prédicateur orthodoxe illuminé. La chose permet au photographe d'admirables images semblant sorties d'«Ivan le Terrible» d'Eisenstein. Femmes extatiques en costumes. Processions dans la neige. Air de prophète. Vissarion et ses 2500 disciples satisfont une forme d'identité nationale, aujourd'hui renforcée par le retour en force de l'Eglise sous Poutine.

Le style approprié

Le sujet global est extra-ordinaire. Au propre. Mais ce qui semble plus remarquable encore, c'est que Jonas Bendiksen, membre de Magnum, a su trouver le langage plastique qu'il fallait. Son exposition se révèle à chaque fois conçue dans le style voulu. Actualité quotidienne pour le Zambien. Hiératisme pictural pour le Sibérien. La chose se doit d'être ici soulignée. Trop souvent les photo-reporters ayant déniché le bon filon se contentent de l'exploiter. L'image ne devient dès lors qu'un vecteur. Qu'une preuve. Ou au mieux l'élément d'une histoire articulée sous forme de série. Ici, chacune des photos tient, en toute indépendance. A 41 ans, le Norvégien prouve que Magnum ne se conjugue pas qu'au passé. Faites du reste un petit tour sur son site! Vous verrez que l'homme se montre à l'aise dans tous les genres. Normal après tout, quand on a côtoyé la Grâce Divine!

Pratique

«Le Dernier Testament», église Sainte-Anne, place de la République, Arles, jusqu'au 26 août. Les «Rencontres» arlésiennes s'étalent partout dans la ville avec des extensions à Nîmes (Wolfgang Tillmans au Carré d'Art) ou à Avignon (le Genevois Christian Lutz est à la Fondation Lambert). Site www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de 10h à 19h30.

Photo (Jonas Bendiksen/Magnum/Avec l'aimable autorisation de l'artiste): Encore un Christ africain. Moses Hlongwane prêche ici danns le vide.

Prochaine chronique le samedi 28 juillet. La Maison Rouge de Paris prend son "Envol".

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