Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES I / Mais où en est la photo en noir et blanc?

Arles peut se monter le cou. Il s'agit d'un cou de cygne. L'animal choisi cette année par le graphiste Michel Bouvet reste en principe blanc. Ou noir. Or l'édition actuelle des «Rencontres», 44e du genre, s'intitule «Arles in black». Il s'agit de faire le point sur la photographie traditionnelle après vingt ans de bariolages couleurs. Ces dernières ont en effet tout envahi au début des années 1990, comme elle avaient monopolisé le film cinématographique vers 1970.

Que montrer? Des rétrospectives, tout d'abord. Arles se conjugue toujours largement au passé. Mais il convenait aussi de trouver des artistes, si possible pas trop âgés, restant fidèles à la magie d'une image plus stylisée, et par conséquent plus vite lue. On sait aujourd'hui que le public retient moins facilement en mémoire une photo saturée de rouges, de verts et de bleus.

Techniques archaïques

Oh surprise, il en subsiste, de ces irréductibles! Le public les trouve avant tout dans les anciens ateliers de la SNCF, qui jouent ici un peu le même rôle que l'Arsenale pour la Biennale de Venise. Tardivement utilisé, ce site industriel en friches, aujourd'hui menacé par l'OPA lancée sur Arles par Maja Hoffmann avec les millions (100 millions d'euros sur la table) de sa Fondation LUMA, attire les expositions novatrices. Les visiteurs y voient notamment le Prix Découverte 2013. Les cinq «nominatrices» (au diable la parité!) ont déniché des artistes utilisant les techniques obsolètes. Lauren Bon travaille à la camera obscura. Craig G. Barber utilise le ferrotype, abandonné partout depuis 1900. Martin Becka le négatif papier ciré. Trois bonds en arrière, et il y en a d'autres...

Mais qui sont les vedettes de l'année? Beaucoup de morts. Ils vont de Gordon Parks, le premier photographe américain noir sorti du ghetto pour atterrir au journal «Life» puis à Hollywood comme réalisateur, au Chilien Sergio Larrain. Deux figures majeures d'une vision à la fois expressive et engagée. Pour Larrain, ancien de Magnum très vite retiré du 8e art, Arles arrive juste trop tard. L'homme est décédé en 2012. L'hommage acquiert une tonalité amère. On aurait aimé lui dire combien ses images d'un Valparaiso, d'un Paris ou d'un Londres pauvres gardent d'émotion.

Le choc Mikkinen

D'autres accrochages se conjuguent à l'imparfait. La photo tient aujourd'hui du cimetière. Jacques-Henri Lartigue a la mort joyeuse tant son exposition, vouée aux années 1920, quand il demeurait l'heureux époux de «Bibi» Messager, garde de vitalité. Arles rate en revanche Guy Bourdin, qui a été «le» photographe de mode des années 1970 et 1980, place aujourd'hui indûment prise dans les mémoires par Helmut Newton. Ses petites images et N & B, récemment retrouvées, tiennent de la note marginale. Il faut le diaporama (violemment coloré, lui) en fin de parcours pour découvrir à quel point l'homme a su découper l'espace afin de mieux créer, à chaque fois, un choc visuel.

Et les vivants,me direz-vous? Eh bien l'édition actuelle, coiffée par François Hébel le directeur des Rencontres lui-même, a su donner une large place à Arno Rafael Mikkinen. Découvert il y a bien longtemps à l'Elysée de Lausanne, le Finlandais ne réalise que des autoportraits depuis 1970. Signe particulier, le spectateur ne voit qu'un élément de son corps, traité comme une sculpture abstraite. Il lui faut parcourir toute l'exposition pour découvrir «in fine» son visage, proposé comme un clin d’œil. Mikkinen est un grand, dans le genre esthète. Aucun message, alors qu'il y a en tant ailleurs à Arles. Une perfection purement abstraite.

Message politique à l'église

Est-ce tout? Bien sûr que non! Tout près de Mikkinen, le visiteur retrouve Michel Vanden Eeckhoudt, qu'il n'a guère croisé depuis vingt ans. En deux décennies, le Belge a peu changé. Il offre avant tout des animaux, parfois drôles,mais surtout inquiétants. C'est un travail magnifique, aussi peu compatible que possible avec un goût actuel privilégiant la réflexion (pour ne pas dire la prise de tête) aux dépends de l'émotion. Le maximum du genre est atteint par Alfredo Jaar, qui inflige ses commentaires politiques aux Frères prêcheurs. Afin de montrer le défaut d'images sur le génocide de 1994 au Rwanda, le Chilien pose par exemple ses textes devant des tableaux noirs. L'idée se défend, certes, mais pas dans une immense église gothique...

Mais revenons aux Ateliers, qui montrent aussi un hommage à Gilbert Garcin. Le conte de fées de l'année. En 1995, alors âgé de 66 ans, le Marseillais suit un stage aux Rencontres. Il y a apprend le montage. Le retraité réalise depuis des œuvres remarquables, où il se met en scène, petite silhouette parfois associée à celle de sa femme. Il s'agit de paraphrases, à la fois graphiques et souriantes, sur la condition humaine. Le succès. Un million de clics par an sur son site. Des clichés utilisés cette saison pour la publicité de La Comédie, à Genève. Et maintenant, le traitement de star à Arles! Un antidote aux reportages de Jean-Louis Courtinat sur les marginaux français. Bouleversants. Le vrai témoignage social, et non la branlette d'intellectuel.

Menace universitaire

Il ne faut cependant pas se faire d'illusions. La masturbation cérébrale risque de bientôt tout dominer. Il n'est qu'à voir les travaux récents des élèves d'écoles spécialisées. Licenciés en sociologie, en philosophie ou en autre chose, ceux-ci possèdent une approche dangereusement intellectuelle du médium. Il n'y a plus d'instinct. Rien que des réflexions, qui utilisent souvent des images déjà faites...

Mais Arles ne se limite pas à la photo. D'abord, il y a d'autres types d'expositions, sur lesquelles je reviendrai ces prochains jours. Ensuite, comme à Venise, le visiteur vient surtout pour la ville. Une des rares à n'avoir jamais été urbanisée. Le tissu en reste celui du Moyen Age, avec ce que cela suppose de rues tortueuses et d'immeubles allant du gothique au rococo. Un patrimoine fabuleux qui subit des restaurations. Un palais se voit actuellement réaménagé pour ouvrir la nouvelle Fondation Van Gogh. Quant au cinéma Capitole, presque en ruines, il a disparu. Est du coup réapparue, avec des expositions à l'intérieur, l'église qu'il masquait. A Arles, en effet, les anciennes chapelles n'ont pas été détruites, comme partout ailleurs. Elles sont devenues habitations, garages ou entrepôts...

Pratique

Rencontres d'Arles, 50 expositions dans la ville, jusqu'au 22 septembre. Quelques-unes d'entre elles fermeront cependant à la fin août. Tél. 00334 90 96 76 06. Site (d'une maniement peu agréable) www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de la semaine, de 10h à 19h30. Photo: la version horizontale de l'affiche d'Arles 2013.

Prochaine chronique le mardi 23 juillet. On fouille à Genève l'ancien bastion Saint-Antoine. Visite publique le 25 juillet. Rencontre avec l'archéologue cantonal Jean Terrier.

William Ropp: "J'ai passé à la couleur aussi pour des raisons commerciales"

Français en dépit de son nom, William Ropp a abandonné il y a quelques années le noir et blanc qui l'a fait connaître. Il a, comme bien d'autres, passé à la couleur. Une couleur tamisée cependant, qui convient bien à ses tirages très travaillés. Les Genevois l'ont souvent vu à la galerie Krisal de Carouge, où l'artiste a même proposé des séances de portraits. Rencontre rapide, à Arles, avec un homme de 53 ans, venu en simple visiteur.

Qu'est-ce qui vous a poussé à la couleur?
La pression financière, entre autres. Je faisais naguère, en quelques jours, des travaux pour la publicité qui me permettaient de vivre le reste du mois. Il y avait tellement d'argent pour la réclame qu'on m'en octroyait parfois même davantage que demandé. C'est aujourd'hui bien fini. Il existe moins de commandes dans un monde où travaillent toujours davantage de photographes.

La couleur a-t-elle eu pour vous un impact commercial?
Pour tout dire, je vendais jadis très peu d'images. Maintenant, cela va mieux. Il y a même des galeries américaines pour s'intéresser à moi, d'autant plus que j'ai grandi les tirages. Je me dis, par conséquent, que j'aurai assez donné dans l'art pour l'art. Trente ans...

Que venez-vous voir à Arles?
Quelques expositions, dans la mesure où je ne fais que passer. J'essaie de trouver des accrochages qui me touchent. Qui me parlent. J'avoue que les spéculations intellectuelles m'emmerdent profondément.

Avez-vous pris des photos à Arles?
Quelques-unes de ma femme, très tôt ce matin. Des nus dans la rue. Tout est bien allé. On ne s'est pas fait arrêter.

Jusqu'à présent, quelle exposition vous a le plus marqué ici?
Arno Rafael Mikkinen.

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