Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES 2 / Un gros "Nuage" et un gros Rodin

Magnifique! Le ciel a beau rester généralement bleu à cette saison au-dessus d'Arles, la ville n'en reste pas moins dominée par un «Nuage» en 2013. Il s'agit de la dernière exposition au Musée Réattu de Michèle Moustashar, qui prend sa retraite. «Une retraite définitive. Je ne vais jouer les commissaires invitées. J'ai envie de changer de vie.»

Pour ses adieux, celle qui a su moderniser un immense musée provincial, logé un prieuré de l'Ordre de Malte légué en 1833 par le peintre Jacques Réattu, frappe un grand coup. Cette dissidente de l'art contemporain, qui a su s'intéresser à d'autres artistes et à d'autres formes d'expression, comme la création sonore, a bénéficié de la manne de Marseille, capitale de l'Europe. La chose implique une répercussion nationale et des subventions.

La nuée argentée de Warhol

«C'est en découvrant la coupole peinte vers 1520 par Le Corrège dans la coupole de la cathédrale de Parme que j'ai éprouvé un coup de foudre pour les nuages.» Il était clair qu'on n'allait pas déplacer cette église. L'exposition commence donc avec Hans Arp, dont les sculptures lisses et blanches évoquent les nuées. «On charme le nuage d'un air de violon sur un tambour», écrivait l'Alsacien, «ou d'un air de tambour sur un violon. Alors il n'y a pas long que le nuage descende et que, rempli de complaisance, il se pétrifie.»

Vidé pour l'occasion, le musée est entièrement dans les nuages. Certains remplissent une salle, comme les ballons argentés d'Andy Warhol. D'autres stratus et cumulus artistiques cohabitent, dialoguent et se répondent. Ils révèlent même leur nature. Il ne me serait pas venu à l'idée de voir sous cet angle les créations laineuses blanches de Piero Manzoni. Et pourtant, la chose s'impose comme une évidence.

Il n'y a pas que des stars, aussi célestes que les nuages, pour avoir droit de cité. La trentaine de chambres, que le public traverse sur trois étages, abrite plus de 120 pièces dues à 57 plasticiens. Le public verra même une racine d'arbre chinoise du XVIe siècle ou une météorite. Il existe des nuages partout. Même dans les tasses de café, pour Patrick Bailly-Maître-Grand.

Antiquité baroque et noire

Magnifique! Profitant des travaux au Musée Rodin de Paris, celui de l'Arles antique confronte le sculpteur à l'art romain. Une idée apparemment hérétique. Le Français s'est mis dans le sillage de Michel-Ange, dont il a adopté la démesure. Une force et une expressivité plus proches du baroque que du calme olympien affiché par les dieux et les héros d'il y a deux mille ans.

C'était oublier qu'il existe, dès l'âge hellénistique, une Antiquité baroque, noire, avec laquelle Rodin trouve son sens. Afin de le prouver, la conservatrice Pascale Picard a aussi pu puiser dans la tirelire de Marseille, capitale de l'Europe. Sa présentation se révèle abondante et luxueuse. Il y a 132 Rodin et 132 antiques. Plus des copies d'antiques et des moulages. Ceux-ci permettaient au XIXe siècle une autre approche de la création classique.

Envoi genevois

Le passage entre Rodin et l'archéologie se révèle d'autant plus évident que l'artiste, devenu riche, a beaucoup collectionné. Des vases. Des fragment de marbre. Des terres cuites. Passé sous la jambe à Paris, cet ensemble trouve ici son sens. Les autres institutions n'ont pas hésité à prêter, les Musée d'art et d'histoire de Genève envoyant un énorme guerrier romain donné par le peintre Etienne Duval en 1878. Même le British Museum a expédié des statues.

Une immense salle, en fin de parcours, se révèle spectaculaire. Elle illustre les ambitions de Pascale Picard. Devant la copie grandeur nature du «Laocoon» commandée par Louis XIV se trouve le «Monument à Victor Hugo» en bronze de Rodin, emprunté à un square parisien. Trouvez moi plus gros à déplacer! Mais le rapport entre ces deux œuvres, au souffle agité, s'impose tout de suite...

Pratique

«Nuages», Musée Réattu, 10, rue du Grand-Prieuré, Arles, jusqu'au 31 octobre. Tél. 00334 90 49 37 58, site www.museereattu.arles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h. «Rodin,La lumière de l'antique», Musée de l'Arles antique, presqu'île du Cirque romain, jusqu'au 1er septembre. Tél. 00334 13 31 51 03, site www.arles-antiquecg13.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. L'exposition sera en version réduite au musée Rodin de Paris du 19 novembre au 23 février 2014. Photo (DR): un nuage en plâtre de Jean Arp.

Les projets culturels mégalomanes d'Arles. On ouvre en 2013, 2014 et 2016

Arles a beau constituer la plus grande commune de France, il n'en s'agit pas moins d'une petite ville. Elle compte 50.000 habitants. Un chiffre stable, que les statistiques s'efforcent de maintenir. Il n'en doit pas moins masquer un léger déclin. Il suffit de se promener dans les rues. On n'y compte pas les écriteaux «A vendre» ou «A louer». Et les prix affichés restent plutôt bas. Pour 100.000 euros, l'acquéreur a déjà quelque chose.

Classée au patrimoine de l'Unesco depuis 1981, Arles n'en développe pas moins des projets culturels hallucinants pour une bourgade de cette importance. Je vous ai déjà parlé des 100 millions d'euros que Maja Hoffmann met sur la table pour le projet de l'architecte Frank Gehry, l'homme du Guggenheim de Bilbao. Moderniste, il fait grincer plus d'une dent et menace le fameux classement. L'architecte a donc dû revoir sa copie. Une nouvelle mouture en est présentée dans les cadres des Rencontres de la photographie.

Un centre d'art contemporain 

Ce mécénat n'est bien sûr pas tout. Il y a déjà plusieurs années que le Museon Arleten (musée arlésien en provençal), voué à la culture locale, reste fermé pour travaux. Il occupe un palais gothique, sur le devant duquel on a bâti au XVIIIe siècle un autre bâtiment important, la cour recelant dans son sous-sol d'importants vestiges romains. Eh bien le musée annonce sa réouverture. Pour 2016, il est vrai. Les enfants peuvent déjà se faire une idée du chantier. Il est visitable par drones. Vous parlez d'un gadget!

Non loin de là un autre édifice tout aussi gothique, le Palais Léautaud de Donines, montre des façades toutes blanches. Son ouverture est prévue pour avril 2014. Il s'agit du nouveau siège de la Fondation Van Gogh (qu'il ne faut pas confondre avec l'espace Van Gogh, créé dans un ancien hôpital!), logée jusqu'ici dans le petit Palais de Loppé, en face des Arènes. Il s'agira d'un ambitieux centre d'art contemporain, ce qui semble une bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle est que sa direction se voit confiée à Bice Curiger, retraitée du Kunsthaus de Zurich. On se souvient des ennuyeuses expositions de l'Alémanique, également responsable en 2011 d'une Biennale de Venise particulièrement indigeste. Mais Bice est Alémanique, comme Maja Hoffmann.

Musée antique agrandi 

Serais-je arrivé au bout de ma liste des grandes dépenses? Nullement. Si rien ne reste à reprendre au Musée Réattu, où Michèle Moutashar laisse donc dès cet automne sa place directoriale à la personne chargée de lui succéder, il n'en allait pas de même au musée de l'Arles antique, ouvert en 1995. Les découvertes à Trinquetaille, sur la rive droite du fleuve, et dans le Rhône lui-même ont conduit à son agrandissement. Une nouvelle aile, qui contiendra en vedette le grand bateau romain repêché au fond du fleuve, se déploiera ainsi dès octobre sur 800 mètres carrés. Le raccord architectural a été fort bien pensé. On ne voit plus où s'arrêtait l'ancien bâtiment d'Henri Ciriani. Arles coiffe ainsi au poteau Nîmes, dont le Musée de la Romanité concurrent reste encore en début de chantier.

Cela fait beaucoup de dépenses menées à bien par une petite ville, vous ne trouvez pas?

Prochaine chronique le vendredi 26 juillet. Prangins remet son baron au centre du château.  Est-ce mieux qu'avant?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."