Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/1965, quand le Musée Réattu osait la photographie

Il faut oser. Seul, le premier pas coûte. En 1961, Lucien Clergue a 27 ans. Il s'agit déjà d'un photographe connu, mais davantage pour ses images de Picasso que pour son talent propre. Il faut dire que le 8e art éprouve encore davantage de mal à se faire reconnaître que le 7e (1). Du moins en France. Or que ne découvre pas l'Arlésien, venu à New York en pèlerinage pour admirer «Guernica», qu'abrite alors le Museum of Modern Art? Qu'il lui faut, avant de voir le tableau , traverser les salles dédiées à la photographie. 

Choc. De retour au pays commencent les cogitations. Pourquoi le Musée Réattu, immense commanderie de l'Ordre de Malte, donnée sous le Second Empire à la Ville par la fille du peintre néo-classique contre une rente viagère, n'abriterait-il pas aussi des tirages argentiques? Précisons que les collections du Réattu (2), à part l'atelier de l'intéressé, restaient plutôt pauvres en dépit des efforts du conservateur d'alors Jean-Maurice Rouquette.

Quarante-quatre figures historiques 

Clergue bat le rappel. Il aboutira en 1965, vingt ans exactement avant l'inauguration du Musée de l'Elysée à Lausanne. C'est cette histoire que raconte aujourd'hui «Oser la photographie», qui rend par ailleurs hommage à Clergue, mort l'an dernier. Cette affaire de pionniers nous ramène à l'époque où les plus belles épreuves ne valent à peu près rien sous nos latitudes (3). Normal après tout puisque, pour les officiels français, la photo ne constitue pas un art... 

Quarante-quatre personnes étaient visées en priorité par Clergue. Il s’agit de grandes figures historiques, encore en pleine activité. La plupart ont répondu présent, de Cartier-Bresson à Ansel Adams en passant par Cecil Beaton. Man Ray participe aussi à la chose, en assurant à Clergue que c'est désespéré. Jerome Hill, lui même photographe, demande de choisir dans une pile, chez lui, dix Edward Weston, que le musée peut garder. On n'ose imaginer les prix qu'elles feraient chez Christie's ou Sotheby's aujourd'hui...

Une collection pionnière

Pour les périodes plus anciennes, Clergue va voir les très rares collectionneurs. Il frappe à la bonne porte dans la chartreuse de Villeneuve-les-Avignon. Hélène Cingria, liée au peintre et à l'écrivain romands, lui fait cadeau de tirages qui feraient pâlir de nos jours le Getty Museum de Los Angeles de jalousie. Les solarisations taille géante de Man Ray rejoignent les plus beaux portraits de Nadar. Je n'ai connu Hélène que par téléphone. Elle était correspondante en France du Sud pour la «Tribune de Genève», où je débutais dans les années 1970. Une dame charmante.

Le 28 mai 1965, le Réattu peut donc offrir ce qui forme sans doute la première grande exposition de photos dans un musée d'art français. C'est aussi la base d'une collection, comprenant aujourd'hui plus de 5000 épreuves, et le point de départ de ce qui va lentement devenir les «Rencontres». Par un de coup de force, Clergue et Rouquette imposent en effet la photo dans ce qui reste un festival musical et folklorique. Nous sommes en 1970. Il faut attendre 1977 pour que la manifestation soit vouée à un médium attirant de plus en plus de public. Logiquement, ce sont les «Rencontres» qui vont par la suite nourrir le Réattu. Elles déposent ce que les artistes laissent après l'extinction des feux, certains se montrant nettement plus généreux que d'autres.

Un beau musée manquant de moyens

Emouvante, accrochée dans un lieu magnifique, l'exposition est la seconde en ces lieux de Pascale Pinard, la nouvelle conservatrice. La jeune femme a succédé en 2013 à Michèle Moustahar, qui a tenu à bout de bras, durant des années, ce lieu manquant non pas de surfaces, mais de moyens. Arles n'est pas une ville riche. Les apports financiers restent du type mécénat. Mais je ne vais pas me gêner pour le dire. Autant j'admire ce que le Réattu produit avec des bouts de ficelles, autant ce que montre la luxueuse Fondation Van Gogh, voulue non loin de là par les Hoffmann, m'indiffère. L'argent ne donne pas toujours des idées. 

(1) Le cinéma, bien sûr. 

(2) Jacques Réattu (1760-1833) est un beau peintre n'ayant pas fait la carrière qu'il méritait. Il a surtout vécu de ses rentes, achetant après la Révolution le prieuré de Malte morceau par morceau durant vingt-sept ans. Le musée possède presque l'intégralité de sa production, ce qui n'a pas aidé à le faire connaître ailleurs. 

(3) Je me souviens d'avoir acheté un superbe tirage d'époque, rarissime, de Clarence Sinclair Bull, avec dix Greta Garbo disposées sur la même image. J'en avais fait cadeau à la Cinémathèque suisse. Elle m'avait coûté trois francs. La dernière fois qu je l'ai vue, c'était éditée par l'institution sous forme de carte postale.

Pratique

«Oser la photographie», Musée Réattu, 10, rue du Grand-Prieuré, Arles, jusqu'au 3 janvier 2016. Tél. 000334 90 49 37 58, site www.museereattu.arles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h jusqu'au 31 octobre, ensuite de 10h à 17h. Photo (Brassaï): Brassaï fait aussi partie des participants à l'aventure. Voici une de ses oeuvres, entre photo et gravure.

Prochaine chronique le jeudi 6 août. Le Rietberg zurichois lance sa grande exposition sur le Sepik, que reprendra le Quai Branly.

 

 

 

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