Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHITECTURE/Que restera-t-il au juste de l'impérieuse Zaha Hadid?

Crédits: Alberto Pizzoli/AFP

A la fin d'une symphonie, il y a quelques secondes de silence avant les applaudissements. Il s'agit d'un moment de grâce. Sacha Guitry disait qu'il appartenait encore au compositeur joué. A la mort de ce qu'on appelle une personnalité, il existe aussi un ou deux jours où cette dernière frôle par politesse la sainteté. On ne dit pas de mal d'un décédé de fraîche date. Les tirs à boulets rouge mettent leur temps à éclater. 

La disparition de Zaha Hadid, à 65 ans, a donc fait pleuvoir les louanges. Il faut dire que la dame avait des atouts dans sa manche. Irakienne, elle était parvenue à la force du poignet à devenir (et à rester) l'unique star féminine de l'architecture. Un bastion masculin. A part les Chicago Bulls, je ne vois pas de club plus fermé au deuxième sexe. Jean Nouvel y côtoie Rem Kolhaas, les Herzog & DeMeuron ou encore Frank Gehry. Le tout sous le digne des ego affirmés et des budgets régulièrement infirmés. Ce sont des gens à qui il faut toujours plus grand, et surtout toujours plus cher.

Au bord du vide 

Reine de la déconstruction, princesse des courbes, Zaha Hadid a donc été jusqu'ici couverte de compliments. Ou presque. Quand il y a eu de vigoureuses attaques, comme sur «Slate», celles-ci sont comme par hasard venues d'autres femmes (ici Elodie Palasse-Leroux). Le contraire contreviendrait au politiquement correct. Ses illustres collègues ont donc dit dans la presse un bien d'elle qu'ils ne pensent sans doute pas. Les journalistes se sont contentés de leur tendre le micro, quand ils ne se livraient pas à une analyse polie de cette oeuvre «novatrice». Certaines déclarations citées de la défunte auraient cependant dû les inquiéter. «Je travaille dans le vide, au bord du précipice, au bord de tout ce qui est vertigineux.» 

Née à Bagdad en 1950, dans ce qui restait alors le paisible royaume d'Irak, Zaha avait été formée par les bonnes soeurs, avant d'aller en Suisse, puis à Londres. Point de chute logique. C'est là que vivent aujourd'hui encore la plupart des intellectuels irakiens exilés. Elle a été formée par Rem Kolhaas. Un monsieur pour clients aventureux. Avec lui, mieux vaut craindre quelques débordements. Le Néerlandais lui a vu assez de mérites pour se l'associer. Elle travaillera pour lui jusqu'en 1979. Puis la dame formera son propre cabinet, avec comme penseur Patrick Schumacher («à côté de qui Schopenhauer et Derrida sont des rigolos», écrit «le Monde») Un rempart comme un autre contre les critiques, qui allaient bientôt pleuvoir. Notons cependant que Zaha, qui a aussi fait du design, mettra un certains temps avant de construire pour de vrai.

Avec les pompiers 

En 1993, sa caserne des pompiers de Vitra à Weil am Rhein, en face de Bâle, fait une première fois parler d'elle. C'est un bel objet, très spectaculaire. Côté fonctionnel, mieux vaut que le feu n'éclate pas trop vite. La chose passe pour inutilisable. Les pompiers n'en ont d'ailleurs pas voulu. C'est aujourd'hui une aire d'exposition. Il en ira presque toujours ainsi par la suite, avec des commandes toujours plus mégalomanes, obtenues par concours. Le pire a sans doute été atteint avec le MAXXI, créé à la place d'anciennes casernes romaines. Le musée a mis douze ans à voir le jour, pour un coût exponentiel. A l'ouverture, on a enfin réalisé que les espaces étaient si grands qu'on ne pouvait rien y montrer, à part peut-être un Anish Kapoor mahousse. L'argent a manqué aux Romains. Pour échapper à la faillite, l'institution est sous tutelle depuis 2012.

Qu'importe! Zaha superstar, Zaha diva, à la tête d'un bureau international de 400 employés la craignant comme la peste, a produit des opéras et des stades. Surtout après avoir reçu le Prix Pritzker en 2004. Canton et Cardiff ont d'elle leurs grosses boîtes à musique. Montpellier son centre Pierrevives, dont la dimension fait peur. L'architecte les a dessinés entre deux cours, dispensés à Harvard ou à Chicago. Elle a aussi fait acte de présence entre deux séances de travail dans des biennales, où elle faisait attendre des heures ses rendez-vous avec avec la presse. Zaha se prenait par Madonna, en dépit d'un physique assez ingrat. Fellinien, ont dit certains. Il s'est bien sûr trouvé des indulgents pour affirmer que c'était pas timidité. Et quoi encore?

Fâcheuses affaires récentes 

L'Anglo-Irakienne n'avait donc pas que des amis. Elle s'était cependant récemment fait de vrais ennemis. A Doha, elle avait été accusée de n'avoir aucune considération pour les morts (nombreux, on parle de 1200) des chantiers. A Bakou, elle avait satisfait la folie d'un dictateur. Quand aux Japonais, ils l'avaient éjectée du projet de stade dont elle avait pourtant gagné le concours. Le bâtiment serait revenu au final à deux milliard de dollars. Zaha avait bien sûr rugi comme une lionne. Nationalisme! N'empêche qu'elle avait perdu une bataille, et un peu la face. Ce qui est très ennuyeux avec des Orientaux. 

Sa carrière en était là avant de brutalement s'arrêter à la suite d'une bronchite ayant dégénéré. Il en reste une architecture fragile, contestée et surtout faite pour demeurer éternellement à l'état de neuf. Or les dégâts ont quelquefois sournoisement commencé. La postérité s'annonce difficile pour Zaha Hadid, comme elle le sera pour Jean Nouvel, Frank Gehry, Daniel Libeskind ou les Herzog & DeMeuron. Les autres membres du club, quoi! A force de déconstruire, on finit par risquer la démolition.

Photo (Alberto Pizzoli/AFP): Zaha Hadid, superstar et diva.

Prochaine chronique le mardi 12 avril. L'Ariana genevois présente la collection de céramiques contemporaines de Frank Nievergelt.

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