Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHITECTURE/Paris aura sa Tour Triangle

Cette fois-ci, ça y est. Une majorité s'est dégagée le mardi 30 juin pour approuver la Tour Triangle, qui doit dominer un jour la Porte de Versailles du haut de ses 180 mètres. La nouvelle votation du Conseil de Paris a dégagé un «oui», après le «non» cinglant de novembre dernier. La majorité actuelle n'a rien de fulgurant. Ils étaient 87 à voter pour, 74 à rester contre. La presse française, qui pense avant tout politique (pour autant qu'elle pense), voit surtout là une victoire de la socialiste Anne Hidalgo sur son ancienne rivale UMP à la Mairie de Paris Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM pour les intimes). Il faut dire que ces deux dames s'entendent à peu près aussi bien que la Justine et la Juliette du marquis de Sade. L'une des deux est de trop. 

Les débuts de ce qu'il faut bien appeler une «affaire» remontent cependant plus loin qu'elles. Il y a dix ans qu'on parle de cette tour, qui dynamiserait un quartier de la capitale pris entre la périphérie et le centre urbain. Paris développe depuis une décennie un complexe d'infériorité par rapport à Londres, vue comme plus dynamique et plus audacieuse. Il faut dire que nous n'en sommes plus au temps de la Tour Montparnasse, qui avait défiguré un quartier historique en 1972 sans devenir jamais rentable pour autant. Il y a quarante ans, l'architecture était considérée comme morte, tuée par l'ingénierie. Aujourd'hui, nous en sommes revenus aux stars du «geste créateur». Scintillante comme un arbre de Noël, la Tour Triangle est d'ailleurs une idée des Bâlois Herzog & DeMeuron. Des duettistes à côté desquels Jean Nouvel lui-même brillerait pas sa discrétion et sa modestie.

Patrimoine, gauche et écologistes contre

Arrivée à la Mairie, où elle remplace Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo a donc tout fait pour mener à bien cet interminable projet, au budget plutôt musclé: 500 millions d'euros. Une somme qui se verrait complétée par un montant égal pour réhabiliter la Porte de Versailles. Le tout serait financé avec de l'argent privé. La SCI Tour Triangle resterait propriétaire quatre-vingt ans. La Ville de Paris en hériterait ensuite, comme elle recevra un jour la Fondation Vuitton dressée au Bois de Boulogne par Frank Gehry. 

Seulement voilà! Les voisins de cette énorme chose en devenir n'étaient pas chauds. Les défenseurs du patrimoine non plus. La Tour se verrait de très loin. Elle viendrait couper le paysage parisien, plutôt rectiligne et bas. Idée passéiste, ont répliqué les partisans de la modernité à tout crin, pour qui une ville se doit de bouger. Il faut vivre avec son temps, même si c'est cerné par un énorme immeuble de bureaux. A l'heure où ceux-ci restent désespérément vides, à Paris comme ailleurs, la Tour entendait en effet garder une vocation commerciale. Une chose qui choquait la vraie gauche (pour ce qui est des socialistes, l'appellation ne se justifie plus guère de nos jours), tandis que les écologistes dénonçaient l'énorme déperdition d'énergie.

Bulletins faussement secrets

On en est donc arrivé à la mascarade de novembre. Le scrutin devait se tenir à bulletin secret. Des votants ont montré en riant le leur. Anne Hidalgo, qui n'est pas bonne perdante, a aussitôt cassé leur décision. Nathalie Kosciusko-Morizet a menacé Anne des foudres de la Justice pour abus d'autorité. Et on est reparti pour un tour, avec un programme légèrement amendé. La Tour comportera un hôtel quatre étoiles de 120 chambres. Il est supposé la rendre accessible et proche du peuple. Il y aura un mini-équipement culturel. Anne Hidalgo, qui n'en rate pas une, a parlé d'un projet «plus riche et plus fort». Et elle a été suivie hier par les votants, un brin manipulés. Nathalie Kościuszko-Moriret accuse des lobbys de s'être livré à de véritables chantages. 

Nous en sommes là. Les travaux (mais il pourrait apparemment encore y avoir des recours) devraient commencer en 2017 pour se conclure à une date inconnue. Les Herzog & DeMeuron se révèlent en effet fiables quand ils sont encadrés, comme à la Messe de Bâle et pour les deux tours actuellement en chantier sur la rive droite de la cité rhénane. A Hambourg, en revanche, leur Philharmonie de l'Elbe se bâtit dans tout sauf l'harmonie. La facture de ce monument mégalomane (et non pas mélomane) est passée de 77 à 789 millions d'euros...

Une autocrate à la Mairie 

Tout cela n'intéresse sans doute pas Anne Hidalgo, qui doit savourer son triomphe. Cette autocratique personne ne supporte aucune résistance. La Tour Triangle sera sa pyramide de Khéops. On pourra l'enterrer dessous le jour où elle sera morte. La semaine de Madame le Maire aura d'ailleurs été heureuse. Il y a quelques jours, le Conseil d'Etat a donné le feu vert à la nouvelle Samaritaine, qui viendra casser le rythme minéral de la rue de Rivoli. Le projet vitré de l'agence Sanaa (les Japonais qui ont élevé le Louvre de Lens) avait été désavoué deux fois par la Justice. Celle-ci n'a visiblement plus son (dernier) mot à dire. Anne tenait beaucoup beaucoup à cette Samaritaine, qui doit devenir le fleuron supplémentaire du LVMH de Bernard Arnault. On est socialiste ou on ne l'est pas, non? Photo (Bureau Herzog & DeMeuron): La Tour Triangle en simulation.

Ce texte est venu remplacer pour cause d'actualité les robots exposés à Yverdon. Ceux-ci sont reportés à la chronique du jeudi 2 juillet.

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