Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHITECTURE/Bâle pris dans la folie des tours

Difficile de ne pas la voir! A moins de ne pas vouloir la regarder, bien entendu. La tour est montée, montée, comme le petite bête. Elle a fini par atteindre, en novembre dernier, ses 178 mètres de haut. Avec un petit air penché, mais c'est voulu. Voulue "élégante, épurée et fonctionnelle" (je cite les architectes), la chose se dégage ainsi sur le ciel bâlois, d'ordinaire plutôt gris. L’œuvre de Messieurs Herzog & DeMeuron ne restera pas seule. Roche a annoncé le 22 octobre 2014, qu'elle aurait une grande sœur, d'ici quelques années. Celle-ci ne comptera pas 41, mais 50 étages, ce qui nous vaudra un édifice de 205 mètres. Les quatre autres bâtiments prévus dans la Grenzacherstrasse se contenteront, eux, de 132, 72, 28 et 16 mètres. 

La presse parle bien entendu, à ce propos, de la compétition entre Novartis, dont le campus s'étend toujours plus au nord de Bâle, et Roche, qui investit la rive droite du Rhin. C'est un combat de titans, formats dinosaures. C'est à qui fera le plus grand et le plus gros, même si Novartis devrait se limiter à quelques gratte-ciel de 100 mètres. Cette touchante modestie n'en modifiera pas moins aussi le "skyline" de la ville alémanique. Un profil déjà changé par l'élévation, il y a deux ou trois ans, d'une tour (totalement verticale, celle-là) à côté de la Messe. Ce n'est pas encore Dubaï ou Shanghai, mais la cité alémanique est devenue autre. Et cela même si la ville ancienne (curieusement dépourvue de réel centre) demeure inchangée.

Les poumons économiques de la ville

Comment la chose est-elle possible? Très simple. Roche et Novartis sont les poumons grâce auxquels Bâle respire. Roche représente 9000 emplois. Novartis devrait offrir 10.000 postes en 2030 (vous me direz que c'est là de la musique d'avenir). Autant dire que les deux pharmaceutiques font la loi. Difficile de leur refuser quelque chose. Roche a en plus eu la bonne idée de faire appel aux superstars Herzog et DeMeuron, qui ont leur bureau central dans la cité rhénane. Peut-on dire non à des enfants du pays, qui sont aussi bien les auteurs de la Tate Modern de Londres que de la ruineuse (les coûts ne cessent de monter) Philharmonie de Hambourg? Non. 

Et puis, la tour se situe dans l'air du temps. Nous somme à l'ère du gigantisme et de l'écrasant, que ce soit en art ou en architecture. Cette dernière revient pourtant de loin. Dans les années 1970 et 1980, elle semblait céder la place aux calculs des ingénieurs. Toute originalité semblait avoir disparu. Toute innovation aussi. Il suffit de voir à Paris la Tour Montparnasse (1973), la seule à avoir été construite "intra muros". Plus personne ne saitplus par qui (1). Il s'agit là du degré zéro de l'art de bâtir. La chose a d'ailleurs été classée deuxième, en 2008, sur une liste des dix bâtiments les plus laids du monde. En plus, l'échec commercial s'était révélé total.

Des architectes aux caprices de rock stars

En 2014, la donne a changé. Les architectes vedettes sont devenus des sortes de rock stars, pouvant imposer n'importe quoi. Il existe une vingtaine de noms sur lesquels tout se bâtit, si j'ose dire. Le tandem suisse Herzog et DeMeuron en fait partie. Le Tessinois Mario Botta a quitté le bateau, sur lequel se refuse d'embarquer le peu commercial Bâlois Peter Zumthor. Question de tempérament. Ces quelque vingt bureaux se voient sollicités par des firmes toujours plus puissantes, calculant non plus en millions mais en milliards. L'architecture ainsi est devenue bling-bling. Sexy. La tour en constitue l'expression phallique. La mienne est plus grosse que la tienne. Dans certaines villes, la compétition se révèle rude dans le genre. Londres n'a pas moins de 200 tours en projets. 

S'il s'agit là d'une pure expression de richesse et de pouvoir, le gratte-ciel ne veut pas moins se donner des excuses d'exister. Contestables. Elle serait écologique, alors qu'elle se révèle dévoreuse d'énergie. Elle s'affirme bonne pour la densification, bien que chacune d'elles doive être loin de la suivante. Paris reste ainsi nettement plus fortement peuplé que Londres, en dépit des extravagances architecturales récentes de cette dernière (dues à Norman Foster comme à Renzo Piano). On est surpris par les chiffres, mais c'est comme ça. La capitale française abrite 22.000 habitants au kilomètre carré, tandis que son homologue anglaise n'en compte que 5.300

L'affaire de la Tour Triangle à Paris 

Ces comparaisons défavorables n'empêchent pas certains Parisiens de rêver de tours. Certaines Parisiennes aussi, en commençant par la maire Anne Hidalgo. Nous sommes ainsi aujourd'hui en pleine bataille pour ou contre la Tour Triangle, due une nouvelle fois à Messieurs Herzog et DeMeuron. Elle serait bâtie à l'extérieur du périphérique, certes, presque en banlieue. Reste que cette pyramide se verra de loin, avec ses 180 mètres. 

Pour les uns, Paris doit rester une ville horizontale, et donc conviviale. Pour les autres, qui y trouvent sans doute leur beurre, il lui faut vivre avec son temps. Il s'agit aujourd'hui d'une "ville musée", un terme devenu presque insultant. En 2014, il faut réveiller, changer et perturber. La Tour Triangle devient du coup un cas d'école. Un déclassement de terrains serait nécessaire afin qu'elle se fasse. En novembre, les élus (les Français n'ont pas un droit de vote, mais d'élection) ont décidé que non. Consultation invalidée. Certains votants ont montré leur bulletin, supposé secret. Anne Hidalgo, qui possède un sens très personnel de la démocratie, a obtenu un nouveau scrutin en mars 2015. Pour elle, la tour devient indispensable. Il y va de l'attractivité de la ville, qui éprouve aujourd'hui un sérieux complexe d'infériorité par rapport à Londres. 

Une affaire à suivre.

Photo (Bureau Herzog & DeMeuron): Simulation avec les deux tours. Seule celle de gauche est en construction. 

(1) Je vous donne donc les noms des coupables de la Tour Montparnasse. Ils sont quatre: Eugène Beaudoin, Urbain Cassan, Luis de Hoÿm de Marien et Jean Saubot.

Prochaine chronique le samedi 10 janvier. Promenade à Rennes avec une exposition et une restauration spectaculaire.

 

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