Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHÉOLOGIE/"Rome et les gens du Po" à Brescia. Spectaculaire!

La chose a été admise par les organisateurs eux-même. «Roma e le Genti del Po» (qui s'inscrit curieusement dans le programme de l'«Expo» milanaise sur la nourriture) n'a de loin pas recueilli le succès prévu. A la mi-juillet, cette énorme rétrospective archéologique, ouverte au public le 9 mai, n'avait accueilli que 80 personnes en moyenne par jour. Août n'a pas dû améliorer le score. Il faut dire que Brescia a beau être une ville magnifique. Cette banlieue chic de Milan se retrouvait victime du «ferragosto» estival. Pas un passant dans certaines rues. Bien des restaurants fermés... Reste que la manifestation se profile sur long terme. Vu son coût, elle restera en place à Santa Giulia jusqu'au 17 janvier. 

De quoi s'agit-il? D'une super-production historique, mise en place par un comité scientifique surpeuplé. Elle traite de l'expansion vers le Nord de l'Italie des Romains entre le IIIe et le Ier siècle avant notre ère. Une expansion progressive, non programmée à l'avance, qui se termine par un métissage de cultures. Peu à peu, les éléments indigènes se fondent (un peu comme du sucre) dans cette culture d'importation. Il n'en reste presque rien. En témoigne à quelques mètres du site de l'exposition le «temple républicain», ouvert pour la première fois au public. Les visiteurs découvrent un édifice bien romain, avec ses fresques parfaitement conservées, recouvert sous l'Empire par un Capitole encore plus directement emprunté à la capitale. La fameuse «Urbs».

Un parcours en douze sections 

Pas moins de douze sections se voient proposées afin que le visiteur fasse le tour de la question. Il faut dire que Santa Giulia dispose de toute la place voulue. Généralement désert, cet énorme musée (12.000 mètres carrés de salles!), installé dans un ancien couvent, possède trois cloîtres et abrite trois églises, dont deux se révèlent très anciennes. Il a suffi de dégager un étage. Soyons justes. Ce dernier s'est vu somptueusement aménagé pour la circonstance. Murs gris perle, avec quelques éléments rouges. Un film à l'entrée, avec le Po nappé dans le brouillard. Des chants d'oiseaux en arrière-fond. Des lumières dramatiques éclairant au mieux les objets, placés dans des vitrines «design». Quand on se lance dans les dépenses somptuaires, en Italie, on y va à fond. 

Le parcours est thématique. Comme au théâtre, il commence par la présentation des protagonistes. Face aux Romains, dont le territoire demeurait jusque là petit, il y a des amis, comme les Vénètes ou des adversaires, dont les Boi. Les innombrables peuples du Nord apparaissent singulièrement divisés. Rome en profitera. Il a aussi fallu dire ici un mot sur les Carthaginois, qui tentent alors de prendre Rome à revers, lors de la fameuse expédition d'Hannibal. Cette menace repoussée jouera un rôle certain au IIe siècle, incitant les Romains à se constituer un glacis protecteur. On n'est jamais assez prudent!

La terre cuite et le marbre 

Si les populations locales sont présentes lors de cette introduction, l'il y a aussi les hommes. Trois bustes introduisent d'emblée Marius, Scipion et Lépide. Il n'y a a plus ensuite qu'à traiter les sujets l'un après l'autre, une fois passées les guerres permettant de présenter l'intégralité du fronton de Talamone. Un fronton qui n'est pas de marbre comme en Grèce, mais en terre cuite à l'imitation de l'Etrurie. Tout va ainsi y passer, de la naissance des grandes villes aux édifices de culte en passant par le goût privé et le culte des mort. Il y a là un peu d'économie avec la bonification agricole. De la culture grâce à «la voix des poètes». 

Les pièces présentées, sur lesquelles le public peut apprendre bien des choses supplémentaires grâce à un iPad pourvu de nombreuses vidéos (1), sont de deux types bien distincts. Il y a les objets du quotidien, retenus pour leur côté significatif. Il se trouve aussi quelques sculptures remarquables, prêtées par des musées provinciaux italiens où nul ne se rend jamais, d'où leur fermeture quasi permanente. Ce regroupement permet ainsi de découvrir les acrolithes venus de Portoguaro ou une grande statue en marbre du Penthélique (un marbre grec, donc) signée Kleomenes et confiée par Piacenza. De ravissants fragments de fresque logent normalement à Sirmione, tandis qu'une étonnante stèle funéraire, d'un style très archaïque, débarque de Padoue.

Un musée gigantesque 

L'ensemble se révèle très réussi. L'esthétique vient toujours relever ce qui informe sur l'état d'une civilisation à un moment donné. La mise en scène joue avec adresse des lieux, assez contraignants. Nous sommes dans un monument tout ce qu'il y a de plus historique. Il n'y a plus, à la sortie, qu'à faire quelques pas, histoire de gagner le «temple républicain». Il demeure aussi possible de continuer la visite de Santa Giulia, dont la section archéologique se révèle importante, avec une célèbre suite de têtes en bronze et une victoire ailée non moins connue. Mais là, je vous préviens tout de suite! Il faut la journée, d'autant plus qu'un corridor du musée débouche sur un autre site romain offrant plusieurs villas antiques bien conservées sur plusieurs mètres de haut... 

(1) J'ai vu des gens suivre attentivement tous les films sans regarder de leurs yeux un seul objet. Une perversité du virtuel...

Pratique

«Roma e le Genti del Po», Santa Giulia, 55, via Musei, Brescia, jusqu'au 17 janvier 2016. Tél. 0039 030 297 78 33 (ou 34), site www.bresciamusei.com Ouvert du mardi au dimanche de 10h30 à 19h jusqu’au 30 septembre. Ensuite du mardi au vendredi de 9h30 à 17h30, les samedis et dimanches de 9h30 à 19h. Les super-courageux peuvent aussi tenter le "parcours archéologique dans le territoire", qui va de la villa romaine de Desenzano au Val Camonica en passant par le parc archéologique du sanctuaire de Minerve de Breno. Mais là, la semaine de visites est largement dépassée!

Photo (DR): L'une des fresques du "temple républicain", ouvert pour la première fois au public à Brescia.

Prochaine chronique le lundi 14 septembre. La Villa Bernasconi de Lancy se penche sur la collection d'André L'Huillier qui fut le mécène de l'art contemporain à Genève des années 1970 à 1990.

 

 

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