Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHÉOLOGIE LOCALE / Saint-Antoine à coeur ouvert

Une barrière entoure le site archéologique, que coiffe un toit de protection. Le public n'a pas l'habitude de voir ainsi couvert l'ancien bastion de Saint-Antoine (que des générations de collégiens ont appelé «la demi-lune»). Ce fut en effet longtemps une promenade, ombragée par des acacias. Puis une jungle, fermée à tous. Genève pensait alors à une simple restauration. Etaient notamment prévus là des candélabres, sensés rappeler le génocide arménien de 1915. La bonne conscience n'a pas toujours bon goût...

Et puis,le chantier de fouilles s'est ouvert... «C'était une opportunité que nous attendions depuis longtemps», explique Jean Terrier. Comme ses collègues, l'archéologue cantonal soupçonnait une possibilité de découvertes exceptionnelles. «Nous pensions qu'il pouvait avoir là un îlot intact, pris dans des remparts du XVIe siècle.» Une chose impossible à trouver au-delà, du côté des Tranchées. «Le terrain a été trop bouleversé par les fortifications successives. Une colline comme celle de l'observatoire se révèle totalement artificielle.»

Une église entourée de tombes

Comme souvent de nos jours, les travaux ont commencé grâce à une mise aux normes. «Le parapet était trop bas. Les enfants risquaient de tomber. Il fallait abaisser le niveau du sol.» Il y avait du temps pour des sondages, qui se sont immédiatement avérés fructueux. Certains vestiges en parfait état, comme une passage d'accès aux remparts conservés au fond du parking Saint-Antoine («la préservation de ces derniers a été une mesure pionnière au début des années 1990»), affleuraient la chaussée.

Ce n'était là qu'un début. Les trouvailles se sont succédé. La plus spectaculaire reste celle de l'église Saint-Laurent («nous sommes presque sûrs qu'il s'agit bien d'elle»), édifiée au Ve siècle «et abandonnée au XIe pour des raisons que nous ignorons.» Il y a tout autour d'elle des tombes, avec leurs squelettes. Les morts reposaient plus en paix près de l'autel aux reliques. «Il y a toujours eu une pression pour se faire enterrer à l'intérieur des églises, mais la pratique a été interdite de Charlemagne (IXe siècle) jusqu'à l'époque romane.»

Strates successives

Sous l'ex-promenade, tout tient dans un étroit périmètre. Ce qui allait au-delà a été détruit pour construire l'enceinte construite à la Réforme. «Vous remarquerez que l'église a perdu son chœur.» Jean Terrier parle d'ailleurs, à propos des solides murs du XVIe siècle, d'un «écrin ayant permis de conserver un joyau.» Sont ainsi resté en place des magasins romains comme des vestiges allobroges. «Il y a même en-dessous les traces du retrait des glaciers il y a vingt mille ans.» C'est à cette époque qu'a surgi le lac Léman...

On le voit. L'histoire genevoise se lit d'autant mieux à livre ouvert qu'aucune construction n'est venue se loger au dessus comme à Saint-Pierre ou à Saint-Gervais, autres lieux de fouilles providentiels. «Dénuée de fortification grâce à la paix de l'Empire, Genève s'étend.» Puis viennent, à la fin du IIIe siècle, les grandes invasions. «Seule la colline peut se voir fortifiée.» La route qui conduit bientôt du prieuré Saint-Victor, situé sans doute près de l'actuelle Eglise russe, à la cathédrale traverse un champ de ruines. Celles-ci se voient converties en cimetière. Naît ainsi Saint-Laurent.

Visites durant l'été

Avec la Réforme, branle-bas de combat. Genève détruit ses faubourgs pour des raisons stratégiques. «En s'enfermant, la cité se rétracte une nouvelle fois.» Le bastion Saint-Antoine en constitue l'une des premières marques. La ceinture se verra renforcée jusqu'au projet mégalomane du XVIIIe siècle, jamais achevé. «Il aurait fallu 30.000 hommes pour défendre une ville comptant 25.000 habitants.» Mais il y avait aussi là une valeur symbolique. «C'était montrer qu'on formait la citadelle de la nouvelle foi.» Viendra après 1850 le démantèlement de l'ensemble. «Un démantèlement qui n'a pas touché ce bastion, sauvant une fois de plus des millénaires de vestiges.»

Cette lecture par strates successives reste possible cet été. De nouvelles visites sont prévues. La prochaine aura lieu le jeudi 25 juillet à 17h15, la suivante le 29 août à 12h15, la troisième le 26 septembre à 17h15. «Toute l'équipe les organise», explique Jean Terrier. «Ce n'est pas moi qui conduirai celles-ci. J'ai peur de me répéter, et il existe autour de moi des gens qui ont à dire d'autres choses, et donner d'autres éclairages.» Photo (Steeve Iuncker Gomez): François Longchamp et Jean Terrier sur le site.

Jean Terrier: "Les Genevois aimeraient conserver le site"

Et après? Jusqu'à quand les archéologues resteront-ils maîtres du terrain? Qu'adviendra-t-il de leurs découvertes? Telles sont les questions ordinaires touchant les fouilles. La plupart du temps, un nouveau bâtiment viendra prendre la place des vestiges, dûment répertoriés et analysés certes, mais irrémédiablement perdus. Il faut donc faire le point en compagnie de Jean Terrier.

Quel est l'actuel calendrier?
Nous avions six mois pour nos excavations. Nous devrions donc avoir théoriquement  terminé. Nous avons obtenu une prolongation jusqu'à la fin 2013. Suivant les découvertes, le délai pourrait se voir encore repoussé une fois. Je ne me fais pas trop de soucis de ce côté-là. Il faut dire que notre travail ne se situe pour une fois pas dans le cadre d'interventions d'urgence, comme sur la place à côté de Saint-Gervais ou près de l'Alhambra.

Que s'est-il passé là-bas?
Pour Saint-Gervais, nous avons démonté ou remblayé. A l'Alhambra, tout a disparu après notre passage. Nous avons eu davantage de change avec le pont médiéval, construit avec des blocs de pierre romains de remploi, à Carouge. Une trouvaille qui a connu un grand retentissement. Nous avons réussi à tout déplacer.

Jusqu'à quel point comptez-vous fouiller la terrasse Saint-Antoine?
Il est clair qu'interviennent ici des choix. Le but est de conserver le plus de témoignages possibles. Les plus spectaculaires se verront bien évidemment favorisés. On les maintiendra en place, quitte à ne pas explorer ce qui se trouve immédiatement dessous. Le raisonnement n'est pas le même que dans une fouille de sauvetage, où tout se voit condamné après avoir été dessiné et photographié.

Quel est l'accueil du public, face à un chantier aussi spectaculaire que celui-ci?
Incroyable! Nous avons déjà organisé 89 visites pour des groupes allant de 20 à 110 personnes. Du jamais vu pour moi, même si j'avais déjà été surpris, il y a quelques années, par les foules venues voir nos excavations dans l'église de Compesières. Il existe bien le précédent de Saint-Pierre, dans les années 1970, mais c'était tout de même la cathédrale!

Cet enthousiasme aura-t-il des conséquences?
Je l'espère. La population s'est en quelque sorte appropriée le site. L'Association des habitants du Centre et de la Vieille Ville est intervenue auprès du Grand Conseil et du Conseil municipal pour demander la conservation des découvertes et la création d'un parc archéologique. Le projet n'a rien d'utopique. Tout d'abord, aucune construction n'était prévue ici. Nous nous trouvons ensuite près du site de la cathédrale et à quelques mètres du parking saint-Antoine, qui abrite la suite des mêmes fortifications. La présence à proximité du Musée d'art et d'histoire, qui conserve une riche collection lapidaire devrait aussi jouer.

Comment la chose est-elle envisageable sur le plan politique?
Par un accord entre la Ville et l'Etat. Nous avons la chance d'avoir en ce moment Rémy Pagani au Municipal et François Longchamp au Conseil d'Etat. Ils ne sont pas du même bord, mais tous deux se montrent attentifs à la conservation du patrimoine, qui ne possède pas de couleur politique à Genève. Tout deux se déclarent partants.

Et sur le plan financier?
Il est clair que le mécénat privé devra ici remplir son rôle. Mais il s'agit d'un chantier comme on n'en reverra plus à Genève. Il y a donc un important ancrage local. Je suis prêt à prendre mon bâton de pèlerin. Cela dit, si vous connaissez des gens intéressés à mettre de l'argent, faites-le moi savoir.

Prochaine chronique le mercredi 24 juin. Ouf! Pierre Cardin renonce à sa tour de 255 mètres près de Venise.

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