Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHÉOLOGIE/Le Louvre montre "Les Thraces" bulgares

C'est le pays d'Orphée, de ses chants mélodieux, de sa descente aux enfers et de sa fin tragique. Le héros finit déchiré par les Ménades, des dames plus qu'alcooliques ayant la fâcheuse habitude de massacrer les voyageurs. Orphée est né de l'accouplement du roi thrace Oeagre avec la muse Calliope. L'orphisme deviendra du coup une base de la religion thrace, sur laquelle nous savons peu de chose. Il n'existe pas d'écriture thrace. Ce que nous connaissons de cette multitude de peuples balkaniques (plus de 130 tribus, rarement fédérées!) nous vient des Grecs, d'Homère à Xénophon, puis des Romains.  

Les Thraces forment pour quelques jours encore (je sais, j'aurais dû en parler plus tôt) le sujet d'une exposition du Louvre. La galerie à disposition se révélant étroite, et finalement assez courte, il a fallu opérer un choix. Celui-ci a porté sur le royaume odryse, qui gonfle et se rétracte entre le Ve et le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Il eut été possible de remonter bien plus haut, même si les thracologues (le mot existe) se disputent à ce sujet, comme sur bien d'autres. L'époque pélasge apparaît au Ve millénaire. Mais émane-t-elle des ancêtres des Thraces, ou ce peuple indo-européen est-il arrivé plus tard? La question n'est pas près de se voir résolue...

Ensembles funéraires complets

L'idée de se concentrer sur deux siècles élimine du coup les énormes objets préhistoriques, avec des vases en or pesant des kilos. On avait pu voir ces derniers à Rotterdam, dans les années en 1980. Dans les vitrines du Louvre, il se trouve néanmoins des ensembles funéraires complets, que la plupart des amateurs connaissent par la seule photo. Un voyage en Bulgarie, qui regroupe l'essentiel du territoire thrace (le reste se trouve dans la Grèce et la Turquie actuelles) supposerait par ailleurs de multiples arrêts, de Plodiv à Ruse. L'actuelle exposition, mise au point par deux commissaires français et deux commissaires bulgares placés sous la direction de Jean-Luc Martinez, tient bel et bien du regroupement. 

Extrêmement serrée (on a fait passer un chameau pas le chas d'une aiguille), la présentation se focalise donc sur quelques découvertes. Certaines remontent à l'ère communiste. D'autres se révèlent plus récentes. On a beaucoup fouillé, selon certains archéologues un peu rapidement, il y a une dizaine d'années afin d'exhumer des œuvres susceptibles de dynamiser un tourisme culturel. Le fameux trésor de Panagyurishte, tout en or, est sorti accidentellement de terre en 1949. Celui de Borovo en 1974. Le cénotaphe de Seuthès III en 2004 seulement.

La tête de Seuthès III

Seuthès III, qui rassembla de nombreuses tribus sous sa direction après la mort d'Alexandre le Grand, à la fin du IVe siècle av. J.-C., constitue du reste la vedette de l'exposition. Il faut dire qu'il subsiste de lui (si c'est bien lui...) une prodigieuse tête de bronze, aux yeux de verre. Son réalisme se révèle saisissant. Monsieur Seuthès a bel et bien l'air vivant. C'était parfait pour une affiche. Le public pouvait en plus enfin concentrer son attention sur un nom simple. Seuthès, ce n'est tout de même pas compliqué. 

Pour tout vous avouer, le public se perd en effet au milieu des explications. Normal! Tout ce qui touche aux Thraces apparaît ardu. Il y a les noms des peuples, celui des villes, les cartes géographiques, les listes historiques et tous le points d'interrogation. Le savoir demeure très fragile, même s'il peut encourager certain nationalisme. Aujourd'hui bien pauvre, la Bulgarie se situait alors sur les routes d'échanges. Autant dire que les monarques thraces, grands et petits, nageaient dans l'opulence. Leurs voisins, des Perses aux Scythes en passant par les Grecs, redoutaient aussi leur force belliqueuse.

Le pays des légendes 

A la Thrace historique, les commissaires ont voulu ajouter la Thrace mythique, dont les traces (sans jeu de mot) se retrouvent jusqu'au XIXe siècle dans l'art et la littérature européenne. Il y a là la merveilleuse «Jeune fille thrace portant la tête d'Orphée» de Gustave Moreau, l'«Ulysse dérobant les chevaux de Diomède» de Corrado Giaquinto ou «Le festin de Térée» imaginé par Rubens. Ce dernier tableau rappelle que les légendes locales se veulent cruelles. Nous sommes chez les «barbaros». Térée viole la sœur de sa femme, arrache sa langue afin qu'elle ne parle pas et l'emprisonne. La malheureuse tisse son histoire dans un textile envoyé à sa frangine, qui la fait évader. Les deux femmes rôtissent le fils de Térée, qu'elles lui font avaler. Puis elles lui montrent la tête de l'enfant, qui ne faisait pas partie du menu. Vengeance!

Pratique

«Les Thraces», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 20 juillet. Tél. 00331 40 20 53 27, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Photo (Louvre): La tête en bronze de Seuthès III.

Prochaine chronique le dimanche 12 juillet. La Fondation Prada de Venise montre "Portable Classic". Comment les marbres antiques ont-ils donné lieu à des copies de petite taille depuis la Renaissance?

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