Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHÉOLOGIE/Le bilan 2014 genevois de Jean Terrier

Fin d'année. Début de la suivante. C'est l'heure des bilans. Qu'est-il arrivé en 2014 dans le domaine de l'archéologie genevoise? Ont bien sûr paru des livres, dont je vous ai déjà parlé. Mais sur le terrain, ou plutôt dessous? Petite conversation avec Jean Terrier, archéologue cantonal depuis 1997. Notre dialogue tient du rituel. Nous nous voyons afin de parler de Saint-Gervais, de Saint-Antoine ou de Rouelbeau depuis dix-sept ans. 

Quel est le gros chantier archéologique de 2014?
Saint-Antoine, toujours. Nous poursuivons. Nous affinons. Au départ, nous allions vers l'inconnu. Que subsistait-il dans cet îlot ayant miraculeusement échappé aux terrassements opérés pour créer de nouvelles fortifications au XVIe, puis au XVIIIe siècle? On a commencé par faire des sondages. Ils se sont révélés très fructueux. Il y avait de tout, du magasin de stockage romain, où des amphores venues de Galicie mises à l'envers servaient de vide sanitaire, au mottet de Saint-Laurent, créé pour l'artillerie au moment des travaux défensifs de 1537. 

Le public suit l'avancement du chantier depuis deux ans.
Il y a eu une conférence de presse. La travaux ont été prolongés. Est née l'idée d'un projet de conservation «in situ». Nous avons été surpris par la curiosité de la population. Les Habitants de la Vieille Ville ont demandé au Grand Conseil comme au Municipal de créer un site permanent. En 2014, la Ville a étudié sa faisabilité. Aucune opposition ne s'est manifestée. Nous devrions avoir les résultats de cette étude en février ou en mars 2015. Des décisions pourront alors être prises. Il faudra avoir une autre optique qu'à la cathédrale ou à Saint-Gervais. Il n'y aura pas de bâtiment au-dessus! 

Ce site à venir engloberait-il celui de la promenade Saint-Antoine, qui sert aussi de parking souterrain?
C'était l'idée du maire Rémy Pagani. Le problème semble complexe. Entre ce bastion de 1564 et nos actuels restes archéologiques, qui comprennent les fondations de l'église Saint-Laurent, il y a une rue passante. Pour voir ce qu'il est possible de réaliser, j'ai fait visiter des sites analogues aux architectes consultés. Nous avons vu Saint-Maurice, dont l'abbaye fête ses 1500 ans en 2015 avec l'ouverture d'une promenade sous dalle de verre. Nous avons examiné Saint-Laurent à Grenoble. Il y a aussi eu Luxeuil, dont l'immense abbaye, toujours en place, est maintenant complétée par Saint-Martin, dont les substructures ont été exhumées sous la place de la République. 

Quelle leçon en tirer?
On peut faire quelque chose de très bien. Il faudra assurer le financement. Il sera tripartite. La Ville est concernée de par le terrain. L'archéologie dépend de l'Etat. Reste à intéresser le privé. En attendant, nous continuons l'étude des vestiges pour tenter de mieux saisir les étapes successives du site depuis le temps des Allobroges, un peu avant l'ère chrétienne. 

Nous avons parlé début 2014 du château de Rouelbeau.
Là, les choses avancent, après douze ans de dégagements. Je vous rappelle qu'il s'agit au départ d'un grand bâtiment de bois, élevé en quatre mois de 1318. Cet édifice, qui reprenait des principes très anciens, a été pris dans un nouveau château maçonné avant 1365. L'idée actuelle est de restaurer les ruines et d'aménager une promenade. Nous avons l'argent d'une fondation genevoise ne voulant pas se voir nommée. Un bureau local d'architectes réfléchit sur le projet, qui implique un travail avec des techniques anciennes. Il y a une passerelle à concevoir et une tour centrale disparue à évoquer. C'est de là que les visiteurs auront un panorama sur la renaturalisation de la Seymaz. Les marais qui servaient de protection au château, ont été asséchés vers 1920 avant de se voir récemment rétablis à l'instigation de Robert Cramer. 

Chaque année, Jean Terrier, vous me parlez d'une nouvelle fouille dans une église de la campagne genevoise...
Là, peu de nouveautés. Le tour du canton est presque terminé. Nous allons reprendre des fouilles à Bardonnex, où doit se créer un parking, près de l'église. A Bossy, un projet de petits immeubles nous a permis de retrouver des fondations de bâtiments carolingiens en bois près de l'église médiévale, détruite au XIXe siècle. A Perly, nous poursuivons le déblaiement de restes d'un établissement romain. 

Y aura-t-il conservation de ces traces?
Non. On ne peut pas transformer le canton en musée! L'idée est de documenter par une archéologie préventive l'histoire d'un lieu. 

Il n'en va pas de même pour les palafittes de la Rade...
On a beaucoup parlé du projet d'extension de la plage, entre la Nautique et Baby Plage. Le Laboratoire de préhistoire et d'anthropologie de l'Université a agi. Il a fouillé les eaux. Les palafittes lacustres ont été inscrits au Patrimoine de l'Unesco. Certains sites genevois se voient expressément classés comme Versoix, Corsier ou Collonge. Restaient les autres, qui leur sont «associés». Il fallait un acte pour mieux les conserver. Le conseille d'Etat Antonio Hodgers, dont je dépends, l'a signé. 

Des projets pour 2015?
Le Grand Saconnex. L'Office fédéral des routes voudrait un nouvel échangeur pour relier l'autoroute au quartier des nations. Nous avons déjà trouvé un mégalithe. Des céramiques. Retour à la préhistoire. Reste encore à voir ce que ce site a dans le ventre. Nous le saurons en 2015-2016. C'est l'Office qui prend les frais en charge. 

Dernière question. Il y a quelques années, vous présentiez un pont médiéval de bois, découvert à Carouge, avec des piles en blocs romains. Qu'en est.-il?
La structure de bois du XIIe siècle se trouve à Grenoble. Il s'agit de trouver un moyen de la préserver. Les 120 blocs, qui pèsent chacun des tonnes, sont entreposés au cimetière de Carouge. Nous les étudions. Passionnant! Les pierres ont été découvertes sur le bois. Elles ont donc été amenées ensuite, entre le XIIe et le XIVe siècle, pour servir d'enrochement. Sans doute les a-t-on alors prélevées aux premières fortifications, remontant au IIIe siècle. La chose bouleverse l'histoire de Carouge. 

Pourquoi?
Parce qu'après des découvertes de blocs, par-ci, par-là, on avait fini par parler d'une ville romaine. Elle avait du coup été assimilée au «quadrivium» où a été notamment couronné le roi burgonde Sigismond, vers l'an 500. Ce quadrivium, que les historiens du XVIIIe siècle situaient à Rouelbeau, peut en fait s'être trouvé n'importe où près de la ville...

Photo (Tribune de Genève): Jean Terrier (à droite) avec François Longchamp, alors responsable des constructions à Genève, sur le site de Saint-Antoine.

Prochaine chronique le mardi 20 janvier. La Chaux-de-Fonds nous parle de "Blaise Cendrars et les arts".

 

 

 

 

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