Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHÉOLOGIE / Berne célèbre "Les Lacustres"

Il a suffi d'une seconde d'attention. Le 17 septembre 2003, Ursula Leuenberger quitte la cabane du Wildhorn en compagnie de son mari et d'un ami. Elle s'avance sur le Schidejoch, un col longtemps resté inaccessible en raison de la poussée des glaciers. Nous sommes dans "l'été le plus chaud". Tout à coup, un objet en écorce de bouleau attire son oeil. Il lui semble bizarre. Elle le ramasse avec d'infinie précautions, l'empaquette avec soin dans un carton à la cabane du Wildstrubel et le redescend en plaine. La Thounoise l'apporte alors à l'Historisches Museum de Berne, qui transmet la chose au service archéologique cantonal. 

Ainsi commence l'aventure qui va mener à l'existence de "Schidi". Un homme vivant dans la Suisse actuelle mille cinq cents ans avant le fameux Oetzi, retrouvé momifié par la glace en 1991 entre l'Italie et l'Autriche. Son arc est apparu  d'une manière incroyable. Il avait été retrouvé par des Allemands. Ils l'avaient ramené chez eux, puis mis dans leur salon sans penser à mal. Une autre seconde d'attention aura voulu qu'ils regardent, deux ans plus tard, le journal télévisé. Sujet sur les trésors archéologiques révélés par la fonte des neiges au Schnidejoch. Coup de fil des randonneurs à Berne. L'arc et les flèches rejoignent l'objet de bouleau et des fragments d'un tissu très ingénieux. "Schidi" traversait les Alpes presque imperméabilisé.

Le passage à la vie sédentaire 

On ignore ce qui est arrivé au malheureux il y a près de 7000 ans. Manque on corps, introuvable. Le glacier a cessé de fondre en 2007. A-t-il été assassiné comme Oetzi? A-t-il fait, ce qui semble plus probable, une chute? Mystère. N'empêche que l'homme, reconstitué sous forme d'un mannequin habillé, tient aujourd'hui la vedette de l'exposition sur "Les lacustres" de l'Historisches Museum, même si nous sommes avec lui bien éloignés des eaux. Mais, comme le rappelle dès le départ l'institution, les Lacustres ne constituent pas un peuple, mais un ensemble de populations ayant vécu dans l'Arc alpin entre 4300 et 800 avant J.-C. Il y a ensuite un trou dû à une provisoire détérioration climatique. 

Les "Pfahlbauer", comme on dit en allemand, marquent en fait un passage capital. Avec cinq mille ans de retard sur les premiers paysans de Mésopotamie, ces cultivateurs introduisent chez nous la sédentarisation. Il faut vivre à côté de ses champs. Il s'agit aussi d'éleveurs. La chasse et la cueillette deviennent secondaires, sauf pendant les siècles où l'Europe se refroidit, comme elle le fera encore entre 1300 et 1850 de notre ère. Cela suppose un art de la construction, de la poterie et bientôt du métal. L'actuelle Suisse (mais aussi l'Autriche ou la Slovénie) passent ainsi d'une culture de la pierre à une autre du bronze. Avec les problèmes que cela suppose. L'étain nécessaire doit venir de loin, ce qui suppose déjà des voyages et des échanges commerciaux.

Subtile mise en scène 

Il fallait expliquer tout ça dans les salles temporaires de l'Historisches Museum, creusées en sous-sol il y a quelques années, et par des animations en plein air. Des techniques primitives se voient réanimées dans le jardin par de gentils animateurs. Un net problème. Les objets n'ont rien de bien esthétique. La mise en scène devenait capitale. Element GmbH de Bâle a conçu le parcours, très aéré. Il fallait aussi des images. L'Atelier Bunterhund de Zurich a livré d'immenses tableaux, ressemblant à des vignettes de BD hyperréalistes. Le jeune public s'y retrouve, même si l'équipe organisatrice se veut prudente. Les cartels regorgent de points d'interrogation. Les oeuvres de Bunterhund sont présentées comme des hypothèses. Faute de textes antiques, tout se base sur le sens prêté aux objets retrouvés... 

Les experts ne sont en effet pas toujours d'accord. On sait les querelles qui ont accompagné, pendant plus d'un siècle, les modes de vie supposés. En 1854, lors de la redécouverte des Lacustres, permise par une année d'abaissement des eaux, la science pensait que ces gens vivaient sur pilotis. Puis elle les a tous installés sur le rivage. Il semble aujourd'hui que les deux modes aient coexisté, suivant les besoins. La chose ne dégage heureusement plus de passions idéologiques, et donc irrationnelles. Tout se dit posément. Les Lacustres ont perdu leur aspect identitaire. Nous n'en descendons plus tous, comme les Français des Gaulois...

Un livre très didactique 

Un livre accompagne bien sûr la manifestation. Mince, il se veut didactique. Tout se voit brièvement expliqué, avec des photos et des graphiques. Il s'agit aussi de sensibiliser. Même si 111 lieux alpins sont classés au patrimoine de l'Unesco depuis 2011, les sites palafitiques sont en danger de mort. Augmentation de la population. Vandalisme. Corrosion. L'archéologie constitue un serpent qui se mord par la queue. Découvrir, c'est souvent contribuer à détruire. Alors, que faut-il faire pour bien faire?

Pratique

"Les Lacustres, au bord de l'eau et à travers les Alpes", Historisches Museum, 5, Helvetiaplatz, Berne, jusqu'au 26 octobre. Tél.031 350 77 11, site www.bhm.ch/fr ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 17h. Le livre, qui existe aussi en version française, est édité par le Service archéologique du canton de Berne, 144 pages. Photo (DR): Le chasseur lacustre vu par Albert Anker au XIXe siècle. "Schidi" devait un peu lui ressembler, en plus habillé.

Prochaine chronique le mardi 2 septembre. Du rififi à la galerie Maeght. Yoyo, héritière de la dynastie, verse de l'huile sur le feu avec son livre "La saga des Maeght". 

 

 

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