Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Apprendre de Poutine

Deux questions de vocabulaire :

➀ Quelle est la différence entre une force permanente et une force persistante ?

L’OTAN, qui tient un sommet près de Cardiff, se penche sur cet épineux dilemme. L’Alliance veut renforcer ses moyens militaires en faveur des membres qui le souhaitent (en l’occurrence les Baltes), et à cette fin elle va créer une force d’intervention rapide de 4000 hommes. Problème : par un accord de partenariat de 1997 signé avec Moscou, l’OTAN s’interdit d’avoir des bases permanentes dans les pays limitrophes de la Russie. Solution : les soldats de la nouvelle force iront dans leur base balte par rotation. Ils y seront ainsi de manière persistante, mais pas toujours. Subtil, non ? Et toute cette complexité langagière dans le nord a pour objectif de répondre à la nouvelle agressivité russe, au sud, en Ukraine orientale.

Ce qui amène la deuxième question de vocabulaire :

➁ La présence confirmée de chars et de parachutistes russes dans le Donbass constitue-t-elle une invasion sur le sol ukrainien, une incursion ou une interférence ?

Barack Obama a opté pour le dernier terme, le plus inoffensif. Personne – sauf du côté de la Pologne et des Baltes, justement – n’ose parler d’invasion. Et François Hollande, par exemple, ne dit rien parce qu’il espère toujours livrer les porte-hélicoptères Mistral que la France a vendus à Moscou.

Pendant que les Européens et les Américains s’emmêlent dans les mots, que se passe-t-il sur le terrain ?

Il y a une semaine, les deux places fortes des séparatistes, Donetsk et Louhansk, étaient encerclées par l’armée de Kiev et ses unités de volontaires. L’affaire paraissait entendue : les réfractaires allaient être contraints de se soumettre d’une manière ou d’une autre. Et l’attention s’est reportée ailleurs : Irak, rentrée des classes…

C’était mal connaître Vladimir Poutine, et le sous-estimer. Au moment où le Russe serrait à Minsk, avec un sourire chafouin, la main du président ukrainien, des renforts passaient la frontière pour soulager les assiégés et ouvrir un nouveau front, au sud, le long de la mer d’Azov, en direction de la Crimée déjà annexée. Les protégés de Moscou contrôlent désormais un vaste territoire rectangulaire dont deux côtés sont constitués par la frontière russe. Succès décisif. Poutine demande désormais la création d’un Etat séparé, arraché à l’Ukraine.

Derrière son comportement apparemment erratique, le maître du Kremlin sait ce qu’il veut. Lui, il ne se perd pas dans le vocabulaire. Il choisit son adversaire, et il l’appelle ennemi. Avant même la création de la nouvelle force préventive de l’OTAN, il la dénonce comme une source de tension aggravée et il alourdit sa doctrine de riposte, y compris nucléaire. Vous parlez d’un partenariat !

Certains disent que le Russe se tire une balle dans le pied, en remobilisant par son agitation l’Alliance atlantique qui avait tendance à se déliter. C’est absurde : Poutine a besoin d’un adversaire actif pour pouvoir prétendre qu’il le menace.

Car que veut-il ? Rétablir le contrôle russe sur la plus grande partie possible de l’ancien espace soviétique, sous prétexte de lutter contre un encerclement fantasmé. Ça a commencé en Transnistrie, ça a continué en Abkhazie et en Ossétie du Sud, et maintenant ça touche la partie la plus sensible de toutes. Mais il n’y a pas de plan de conquête. Vladimir Poutine ira aussi loin qu’il le peut, par tâtonnements successifs, tant que rien ne l’arrête.

En face, les Occidentaux, malgré leur puissance supposée, ressemblent à des albatros – merci Baudelaire – que leurs grandes ailes empêchent d’avancer. Poutine, lui, est plutôt dans la peau du serpent furtif et patient.

La gangrène du Donbass est bien avancée et l’hiver vient. L’Ukraine exsangue, contre le froid, aura besoin de gaz. Vous imaginez les épisodes suivants ?

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