Taissa Charlier

HEAD OF SOCIAL MEDIA, POUR DETAILS.CH

Après plusieurs années passées en tant que responsable marketing et communication tant en agence que pour des multinationales, Taïssa est actuellement Head of Social Media de l’agence conseil web details.ch. Spécialiste des communautés en ligne, blogueuse, geek en devenir, elle est fascinée par les changements sociétaux provoqués par les nouvelles technologies. Enthousiaste de nature, elle a lancé l'initiative Women in Digital Switzerland, un groupe LinkedIn qui vise à connecter toutes les femmes travaillant dans le monde du digital en Suisse. Elle rejoint désormais la communauté des blogueurs de Bilan.ch pour écrire sur les médias sociaux, ses utilisateurs, ses bienfaits et ses dérives.

http://www.linkedin.com/in/taissacharlier

Apple se fera-t-elle croquer par la «Sharing Economy»?

Depuis relativement peu de temps, un mouvement de rébellion s’est créé. Certes, celui-ci est encore discret et tâtonnant. On ose à peine en parler pendant les dîners et cocktails mondains, on ne l’avoue qu’à demi-mot. Pourtant, l’idée fait son chemin sournoisement, tout en contagion, comme dans une scène du film Inception, et ne vous quitte plus: « Et si j’arrêtais d’acheter le tout dernier joujou d’Apple tous les 6 mois ? ».  

La notion d’obsolescence naturelle avait été rangée au placard ces 10 dernières années, progressivement remplacée par la machiavélique et contre-nature « obsolescence programmée ». Au cœur même de la stratégie du géant américain, cette notion fut très justement décrite par Coralie Schaub dans l’excellent article « La vie gâchée des objets ». Selon elle, l’obsolescence programmée est « le nom donné par abus de langage à l'ensemble des techniques visant à réduire la durée de vie ou d'utilisation d'un produit afin d'en augmenter le taux de remplacement ». 

Cela vous parle? Wikipédia enfonce le clou pour Apple et ses disciples: « Dans les premiers dictionnaires mentionnant le mot, l'obsolescence désigne la pression à remplacer un appareil qui marche encore parfaitement, avec un autre ayant plus de fonctionnalités. » Je continue? « L’obsolète est ce qui marche encore très bien, mais qu'on désire changer. »

N’en jetez plus, vous avez sans doute dans ces trois extraits le fameux ‘kick’ décrit dans Inception – quand vous rêvez que vous tombez, votre corps se réveille exactement au moment de l’impact – pour que le concept de la « Sharing Economy » s’immisce dans votre cerveau. Pourquoi remplacer continuellement ce que je possède déjà, en bon état, et surconsommer, alors que je vis dans une société à l’économie instable, à l’environnement menacé, propice à la démultiplication des besoins non-fondamentaux?

Dans un récent rapport, unique en son genre et riche en enseignements, Sharing is the New Buying, le célèbre Jeremiah Owyang, fondateur de Crowd Companies – une organisation faîtière américaine qui regroupe les grandes marques investies dans le mouvement de l’économie collaborative – donne une photographie plutôt complète de ce phénomène à la croissance exponentielle (Figure 1.0).  

Menée en partenariat avec Vision Critical, un groupe leader d’études de marché auprès de communautés en ligne, cette étude a interrogé un échantillon de 90 000 utilisateurs web aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. Le rapport conclut que le partage en ligne est répandu, en croissance, et représente une menace concrète pour les grands groupes, ainsi que pour les marques dont le business model est basé sur l’obsolescence programmée.

Parmi les personnes qui ont participé à l’étude, 40% utilisent l’un des 11 services collaboratifs présentés, les 60% restants déclarent quant à eux avoir l’intention d’utiliser l’un de ces services dans les 12 prochains mois. Les principales motivations citées par l’échantillon pour l’utilisation ou l’achat d’un bien ou d’un service étaient: le côté pratique, un meilleur prix, une offre de qualité, les recommandations faites par leurs cercles proches, mais aussi un mode de vie plus « durable ». (Figure 2.0)

 

 

 

Figure 1.0 extraite de l’étude « Sharing is the New Buying » ‘A Taxonomy of the Collaborative Economy: Categories and Examples’

 

 

 

Figure 2.0 extraite de l’étude « Sharing is the New Buying » ‘Why They Share’

 

La grande nouveauté de l’étude réside non seulement dans la taille de l’échantillon choisi, mais aussi dans l’analyse et la distinction faite entre trois typologies : les « non-sharers », les « re-sharers » et les « neo-sharers ». Les re-sharers sont en somme les pionniers de l’économie collaborative: ils achètent et/ou vendent des biens sur des plateformes établies telles que eBay ou Craiglist. Les neo-sharers déclarent avoir utilisé des services émergents, tels que Etsy, TaskRabbit, Uber, Airbnb et KickStarter. Étonnamment, cette typologie est majoritaire à 23% tandis que les re-sharers représentent eux 16% de la population globale étudiée.

D’autres statistiques intéressantes à propos des neo-sharers ont été relevées: près de la moitié d’entre eux ont entre 18 et 34 ans ; par ailleurs, contrairement à la croyance populaire, les utilisateurs de ce type de services ont tendance à avoir des revenus plutôt élevés. Enfin, dans le top 5 des biens/services partagés nous retrouvons les livres, les voitures, les vêtements, l’habitation, et les DVD. Les ordinateurs, téléphones et biens électroniques sont quant à eux en 7ème position et sont en constante progression.  

En Suisse, il n’existe pas encore d’étude de cette envergure, le phénomène étant relativement récent. Cependant, il prend chaque jour plus d’ampleur, avec des figures de proue telles que Stella Schieffer, fondatrice de bringbee.ch et René F. Lisi du blog shareconomyblog.net. La semaine dernière a eu lieu à Zurich la 1ère table ronde de la ShareCon Schweiz. Cet événement se proposait d’être une séance de « kick off » pour l’association dont la mission est de « connecter les acteurs de la sharing économie en Suisse ».

Certaines start-up Swiss-made connaissent un succès croissant comme Mila, Parku, Tooxme, WeeShare ou BringBee, ceci grâce à une réelle demande de la part des consommateurs, intéressés par les bénéfices promis, et aussi par un certain mode de vie qui se résumerait à « pour consommer mieux, consommons moins, et ensemble! ».  Apple ne s’est pas encore fait croquer par la « Sharing Economy », mais le mouvement est bel et bien en marche. Reste à savoir qui l’avouera. 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."