Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ANNIVERSAIRE / Le 7e Art a cent ans en 2013

Il en va des anniversaires comme de tout. Le monde effectue ses choix. Il fête ou il ne fête pas. Pourquoi Wagner cette année, et non pas Verdi par exemple? Il y a cependant une date que l'on ne célébrera certainement pas. Personne ne parle en 2013 des 100 ans du cinéma moderne. 

Je sais ce que vous allez me rétorquer. Le film est né en 1895, avec les premières projections des frères Lumière. Notez que les Américains, eux, penseraient plutôt au kinétoscope d'Edison, lancé quelques mois plus tôt. Mais en dépit des efforts de Georges Méliès, qui termine sa carrière en 1912 avec «La conquête du Pôle», le 7e Art apparaît vraiment en 1913. Méliès fait partie des primitifs, comme il y a dans le domaine des beaux-arts les peintres d'avant Giotto. La preuve! Ses féeries se sont retrouvées d'un coup dépassées.

Des ambitions nouvelles

En fait, durant dix-huit ans, le cinéma était resté une sorte d'enfant ne semblant pas appelé à grandir. Un public resté populaire allait continuer à voir, dans des salles presque foraines, des courts-métrages tournés pour quelques centaines de francs en un jour ou deux. Et puis, d'un coup, ses confectionneurs vont se découvrir des ambitions. Des films plus longs, plus chers et plus complexes se trouveront proposés, dans l'équivalent de théâtres, à des bourgeois. Le long-métrage naît simultanément en Italie, en Allemagne ou aux Etats-Unis. 

Avec la Pathé et la Gaumont, c'est la France qui domine alors financièrement la production mondiale. Elle va vite se retrouver à la traîne, par manque d'inventivité. Son principal actif, en 1913, reste la mise au point du film à épisodes, appelé à fidéliser le spectateur. Il faut dire qu'il est au mains d'un génie à la Gaumont. Les bandes de Louis Feuillade ont gardé leur magie, à commencer par «Fantômas», sorti cette année-là en neuf épisodes. L'éloignement dans le temps fait partie du charme. Comment ne pas s'émouvoir de poursuites en automobiles d'époque?

Les Romains et les stars

Mais ce qui deviendra aux USA le «serial» vise encore le peuple. Les Allemands, les Italiens, les Danois voient ailleurs. Ils s'attaquent aux gens cultivés. A Berlin, un producteur commande deux films longs (et d'ailleurs assez ratés) à Max Reinhardt, qui est alors LE metteur en scène du théâtre d'avant-garde. Les Italiens puisent dans leur romanité. «Quo Vadis?» d'Enrico Guazzoni connaît un succès mondial. Ils misent aussi sur la vedette. «Ma l'amor mio non muore» de Mario Caserini fait une superstar de Lyda Borelli, qui trouve toujours quinze gestes hyper sophistiqués, ne serait-ce que pour s'asseoir sur une chaise. Avec «Le X mystérieux», le Danois Benjamin Christensen donne un film d'espionnage déjà adulte. 

Pour aboutir à de tels résultats, il avait fallu tout modifier. Les décors ne sont plus des toiles peintes, mais des architectures reconstruites. La lumière est devenue largement artificielle. Dès 1915, Cecil B DeMille demandera d'ailleurs des éclairages «à la Rembrandt». Les personnages acquièrent une psychologie complexe et évolutive. Les cadrages n'hésitent plus à montrer des visages seuls. Il ne suffit plus de mettre bout à bout les morceaux de pellicule. Le montage acquiert du coup son importance. Il devient plus serré, même si on reste loin des plans de quatre secondes de 2013.

La pratique et non la théorie 

Cette révolution s'accomplit d'elle-même. Nul ne pense à théoriser. Il n'existe que la pratique, à une époque où un long-métrage se boucle en deux semaines. L'Américain David Wark Griffith y est pour beaucoup. Les Etats-Unis demeurent pourtant un peu à la traîne, à cause des problèmes juridiques créées par Edison. Producteurs et réalisateurs fuient d'ailleurs New York. En décembre 1913, deux faits alors insignifiants se déroulent en Californie. DeMille loue une grange à Vyne Street. Il va mettre en boîtes son premier ouvrage dans un endroit nommé Hollywood. Un comédien anglais engagé à 150 dollars par semaine (ce qui fait alors beaucoup) se présente aux Studios Keystone. Il s'appelle Charles Chaplin. 

En cette année 1913, il s'est cependant réalisé à New York un film présageant l'avenir. «Traffic in Souls» de George Loane Tucker crée le suspense avec une affaire de traite des Blanches. Le film demeurait ignoré des histoires du cinéma. Il fait un malheur depuis sa redécouverte (n'oublions pas que le 95 pour-cent de la production de l'époque est considérée comme perdue!) dans les années 1980. Le public marche à fond, surtout s'il y a un bon pianiste devant l'écran. A l'époque, le film, réalisé pour 5760 dollars, en avait rapporté 450.000. On le montrait simultanément dans 20 salles de New York. Du jamais vu, que l'on allait revoir. Le «blockbuster» était né.

 

Quels films des années 1911 à 1915 peut-on voir sur le Net?

Le cinéma muet, même celui de la fin des années 1920, reste absent de la TV. Il déserte même les cinémathèques. La petite salle spécialisée de Bruxelles a ainsi disparu. On trouve heureusement de tout sur internet, comme naguère aux Galeries Lafayette parisiennes, dont c'était le slogan publicitaire. Il existe ainsi, plus ou moins cachés, des centaines de longs-métrages complets. Voici mon marché pour le début des années 1910.

Un petit préalable. L'état de la copie se révèle capital pour des œuvres construites sur la seule image. Je vais donc l'indiquer. «La conquête du Pôle» de Georges Méliès (1912) se trouve en plusieurs versions correctes. Le film reste magnifique. «Inferno» de Giuseppe de Liguoro (1911), d'après Dante, constitue une rareté. Etonnante, en plus. Mais c'est tout flou. «Cleopatra» de Charles Gaskill avec Helen Gardner (1912) se révèle un peu plus net, mais quel navet!

Feuillade en copie magnifique 

Il existe sur le Net une copie remarquable de «Fantômas de Louis Feuillade (1913), ainsi qu'une autre de «Les vampires» (1916) du même. Le film tourné en Allemagne pour les 100 ans de la naissance de Wagner en 1913 se révèle également frais comme l’œil, du moins sur le plan de l'image. «Traffic in Souls» reste hélas bloqué en Europe pour une question de droits. Ceux-ci appartiennent à Universal, qui a produit le film en 1913. Rien de plus simple, en revanche, que de voir dans de bonnes conditions «Le X mystérieux» de Benjamin Christensen ou «Atlantis» d'un autre Danois, August Blom. 

Pour 1914, je retiens «A Fool There Was» de Frank Powell avec la vamp Theda Bara. Les trois copies sont également correctes. Si le «serial» intitulé «The Perils of Pauline», avec Pearl White, semble complet, ce qu'on en voit arrache les yeux. La version de trois heures de «Cabiria» de Giovanni Pastrone, avec des décors antiques colossaux, transporte en revanche d'admiration.

Griffith en versions de trois heures 

Je terminerai avec 1915. Il y a là, avec la star Francesca Bertini, un bon tirage d'«Assunta Spina» et un exécrable de «La Signora dalle camelie». Les trois heures de «Birth of a Nation» de David Wark Griffith sont bien mises en valeur, comme celles d'«Intolerance» (1916) du même réalisateur. L’œuvre reste un titre essentiel, avec un prime un fabuleux épisode babylonien. Sur les trois moutures de «The Chat» de Ceci B. De Mille, autre jalon hollywoodien, il en existe une assez bonne. 

Voilà. Ce sera tout pour aujourd'hui Vous en avez bien pour quarante-huit heures d'affilée devant votre (très petit) écran. Photo, une scène de "Traffic in Souls" (DR).

Prochaine chronique le samedi 20 juillet. Actes Sud publie un livre sur Miquel Barceló, qui a décoré en 2008 à Genève le Palais des Nations.

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