Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

André Glucksmann ou la ferveur du verbe

Sens de la formule, maîtrise des mots, force du verbe et poids des arguments caractérisent l’oeuvre du philosophe français André Glucksmann, disparu dans la nuit du 9 au 10 novembre. Connu pour ses engagements contre les excès du pouvoir et en faveur des droits de l’homme, réputé pour son exigence intellectuelle, éternel homme libre, affranchi des chappelles philosophico-narcissiques de la Sorbonne, il s’était rendu célèbre avec son fameux essai sur le totalitarisme et les camps de concentration, “La Cuisinière et le Mangeur d’hommes”, qui lui valut une reconnaissance internationale. A l’instar de nombreux étudiants, c’est ce livre à la fois profond et percutant qui m’a décidé à étudier les relations internationales. 

D’abord maoïste, puis devenu résolument anticommuniste grâce à Soljenitsyne, André Glucksmann explorait dans ce recueil majeur les dessous de ce que Raymond Aron, dont il a été l’assistant, appelait le “soviétisme”. Il déconstruisait le discours idéologique du totalitarisme pour mieux l’accabler et le démonter, toujours de manière très argumentée et rationnelle. Face aux censeurs du capitalisme, il rétorquait: “Désolé, mais je préfère encore le pouvoir du fric au pouvoir du flic…”. Toujours le sens de la formule. Muni d’une plume alerte, acérée et percutante, il savait le poids des mots pour partager, convaincre et séduire. Il faisait des titres de ses livres autant de slogans sans jamais en négliger la richesse du contenu: “Les maîtres penseurs” sur les idéologies sclérosantes, “La force du vertige” sur la dissuasion nucléaire, “La bêtise”, d’une ironie mordante, “Dostoïevski à Manhattan” sur le terrorisme aveugle, ou encore “La fêlure du monde” sur la moralisation de la science.

Intellectuel engagé, il avait réussi en 1979 à réunir à nouveau Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, vieux camarades de Normal Sup déchirés par leurs querelles intellectuelles, sur une cause humanitaire commune, celle des boat people vietnamiens. Devenu atlantiste avec le temps, considérant les terroristes islamistes comme des nihilistes, moraliste de haute tenue, homme de courage quand il se rend clandestinement en Tchétchénie en guerre pour "Le Monde", il s’exprimait avec une clarté et une aisance dignes des grecs anciens. Il ne transigeait jamais avec l’essentiel, à savoir la dignité humaine, le respect des cultures et la force de la raison.  

André Gluckmann ne parlait jamais pour ne rien dire, et il s’exprimait toujours avec précision et générosité. Il avait compris qu’un philosophe doit être écouté pour être entendu, et lu pour être compris. Au fond, il n’a jamais cessé d’être en colère contre les préjugés de ses semblables et contre les excès du pouvoir. Croisé un jour à New York University où il donnait une conférence, je me souviens qu'il s'était insurgé avec véhémence contre la marxisme-léninisme albanais ! Son arme était l’écriture. Il nous manque déjà…   

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."