Amelie Andreani Jardot

Sexologue

Médecin diplômée à l’Université de Genève, la docteure Andreani Jardot est rapidement intéressée par la richesse des relations humaines, et plus particulièrement dans le domaine de l’intimité. Elle obtient son titre de spécialiste FMH en psychiatrie et psychothérapie, et s’oriente dans l’axe des thérapies systémiques. De nature curieuse et passionnée, cette amoureuse de la vie se consacre davantage à la sexologie. Elle est référente dans son domaine aux Toises à Yverdon, et fait partie du comité de la Société suisse de sexologie.

Plutôt conjugaliste, elle travaille sur la bonne santé du couple. Hédoniste, elle met en perspective dans son blog la notion de plaisir comme motivation première à une sexualité riche et épanouie. Son point de mire est d’enrichir l’éducation sexuelle dans les écoles et de former à l’avenir de nouveaux sexologues.

Des petits adultes sexuels miniatures! Est-ce grave, docteur?

Ô Seigneur, quelle tenue! La mode est à l’impudeur. D’un côté, l’hypersexualisation des jeunes questionne et de l’autre, la colère gronde autour du «t-shirt de la honte». Honte, le mot est lâché! Les projecteurs sont braqués sur l’éducation sexuelle.

Depuis la rentrée, le rideau s’ouvre sur «l’affaire» du t-shirt de la honte du collège de Pinchat (GE). Le 23 septembre, Le Courrier s’empresse de relayer les informations sur cette nouvelle polémique, soulevée en terrain fertile avec #balancetonbahut, qui faisait déjà des émules sur les réseaux sociaux. Les élèves, majoritairement des filles, s’opposent au port d’un t-shirt grande taille par-dessus une tenue jugée incorrecte à la fréquentation des cours. Par qui? L’article ne le dit pas. Cette façon de répondre à une tenue qui «perturbe», a été instaurée par le DIP en 2014, conjointement avec des parents d’élèves et les élèves eux-mêmes. A noter que cette solution éducative existait déjà aux Etats-Unis, et fut dénoncée de «slut-shaming». La pudibonderie a de la peine avec la nudité? A la condamner, elle revient de plus belle, avec plus de peau pour plus de vues. Le département de l’instruction publique, de la formation et de la jeunesse semble dépassé.

teenager

Sexualiser, c’est donner un caractère sexuel à un comportement ou quelque chose qui en est dépourvu. Dans les années 90, les jeunes filles laissaient pourtant entrevoir leur nombril en classe, puis les élastiques de leur string. C’était l’époque où MTV et internet s’installaient dans les familles. Mais le temps des Spice Girls semble révolu. Le «nu» a presque disparu des plages. Cependant, interdits sur le devant de la scène, «tout» est permis derrière son smartphone. La commercialisation et la médiatisation du sexe sont accusées de contribuer à accentuer le phénomène de sexualisation trop précoce des adolescents. Nos jeunes évoluent dans une société dont l’agir sexuel se trouve de plus en plus décomplexé. Le désir de se montrer, se dénuder, participe à la construction identitaire, ainsi qu’à la sociabilité du jeune dans son groupe de pairs.

Un développement sexuel normal, c’est quoi? Le consensus n’existe pas. Une des tâches essentielles à l'adolescence est l'acquisition d'une sexualité génitale adulte. Cette sexualisation est un processus biologique d’abord, par l’arrivée des hormones, vers 10-12 ans, puis psychologique et social. L’adolescent va se centrer peu à peu sur ses organes génitaux. Plus il saura impliquer d’émotion sur ses parties génitales, mieux il sera engagé sur la route de l’épanouissement sexuel. Quant au cerveau, loin d’être mature à cet âge, il n’en reste pas moins la zone érogène principale. Il est nécessaire de le nourrir de fantasmes, de tout ce qui va l’exciter et/ou éveiller sa curiosité, afin de déployer tout son érotisme. Les représentations liées à la sexualité alimentent l’érotisme. C’est bon en ce qu’elles suscitent une excitation émotionnelle et sensuelle, qui ne renvoie pas à l’acte sexuel mécanique simple, mais au désir sexuel. Définir l'intimité n’est pas chose aisée à l'adolescence, alors si les adultes et les médias s’en mêlent, la tâche devient ardue.

Cette étape de vie s'apparente à un enfant qui «échappe» à ses parents. Les changements qui l’accompagnent sont parfois source d’angoisses, aussi bien chez les ados que chez les adultes. Une mauvaise image corporelle peut diminuer l’estime de soi, engendrer de l’anxiété dans les relations sociales, être liée à une dépression, conduire à des troubles alimentaires, ou entraîner des difficultés d’ordre sexuel. Les «couvrir» de honte, c’est refuser ce processus de croissance et risquer de tacher leur image corporelle fragile. Soyez bienveillants, vos regards sont contagieux! Les jeunes n’ont pas encore l’intention de servir d’appât sexuel; une étude suisse a montré que la plupart des filles et des garçons portent une importance aux sentiments, aux émotions et à la tendresse dans les relations sexuelles.

Vous l’aurez compris, il y a mieux à faire qu'à réprimer ou incriminer. Le DIP a su réagir et interdire le fameux t-shirt à Genève et Vaud, mais semble s’entêter devant le besoin d'avoir une définition commune à une «tenue adéquate» pour fréquenter les cours. Le problème est ailleurs. Aborder le danger, ou parfois le plaisir, d’être source de fantasmes aux yeux des autres est une mission de l’éducation sexuelle. L'éducation à la sexualité est souvent redoutée, tant il y a de tabous familiaux et culturels, une peur d’inciter à une sexualité précoce et une méfiance face aux questions embarrassantes. Les parents ne sont pas des experts; leur transmission première est d’abord implicite, lors de soins du corps, câlins ou achat de vêtements. L’éducation sexuelle dispensée actuellement dans les écoles ne survole que quelques thèmes, en lien avec la procréation et les moyens de prévention face aux maladies sexuellement transmissibles et aux grossesses non désirées. C’est bien, mais c’est insuffisant! Les jeunes réclament des informations sur la sexualité. Fermer les yeux s’apparente à les pousser derrière leur smartphone, où le contenu éducatif est peu fiable et souvent non contrôlé. 

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