Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Allo Spinoza ?

Plus un leader est animé par la volonté de comprendre et par l’assertivité, plus il sera performant auprès de ses équipes et vis-à-vis du monde extérieur. “Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre”. Cette phrase de Baruch Spinoza (1632-1677) résume parfaitement sa philosophie qui consiste à placer plus haut que tout l’idée de Raison. Le monde, selon lui, est éminemment rationnel, et si nous nous efforçons de vouloir comprendre les relations de cause à effet et les actions humaines sans émotion, alors nous approchons de la sagesse et de la joie.

La morale de Spinoza est utile pour s’éloigner des passions, faire preuve de la vertu romaine de gravitas (sérieux, dignité, profondeur), et pour devenir un leader respecté, efficace et libre. La liberté est en effet au coeur de la philosophie de Spinoza. Selon lui, l’homme pense être libre alors qu’il est souvent trop dépendant de ses émotions, de ses pulsions et de ses désirs. Le cheminement d’une vie mesurée et tempérée est celui de la servitude vers la liberté. L’homme est d’autant plus libre qu’il est en possession d’une pleine liberté et fait un usage immodéré de la raison. La liberté, pour le philosophe néerlandais, est l’intelligence de la nécessité et l’accès à la connaissance.

La philosophie de Spinoza - qui fut un grand précurseur de la démocratie et de la séparation entre le temporel et le spirituel - a bien sûr inspiré le rationnalisme politique: les grands penseurs du Siècle des Lumières, dont Rousseau et Voltaire, puis notamment Hegel, Nietzsche et Kant au XIXe siècle et Habermas, Deleuze et Aron au XXe siècle. Et de nombreux philosophes contemporains – Misrahi, Lenoir, Ferry – continuent d’être éblouis par Spinoza en ayant réussi à vulgariser la complexité de sa philosophie et de son écriture (Misrahi, “100 mots sur l’Ethique de Spinoza”, Lenoir, “Le miracle Spinoza”).

Spinoza accorde également une grande importance à l’éducation des citoyens et à leur capacité à developper un esprit critique, analytique et perspicace pour savoir mettre les enjeux en perspective. Selon lui, mieux vaut des têtes bien faites que des têtes bien pleines. Autrement dit,  développer son propre jugement permet de discerner ce qui est bon et utile pour la société et de devenir un citoyen responsable. Etre soi-même pour rayonner dans la société. Plus les citoyens sont menés par la raison et non par ce qu’il appelle les “passions tristes” (peur, ressentiment), plus la démocratie sera forte, vivante et dynamique. Spinoza remplace ainsi l’éthique religieuse du bien et du mal par l’éthique du bon et du mauvais: reconnaître ce qui est bon de manière rationnelle permet en effet de mener une vie juste avec et pour les autres. Ce que l’historien et sociologue Pierre Rosanvalon appelle “l’enrichissement démocratique”.

Un leader efficace doit comprendre, analyser, mettre en perspective, et décider. Pour reprendre le triangle du leadership du professeur Killing, il s’agit d’un équilibre entre le leader qui recherche des résultats, celui qui motive ses équipes et celui qui n’a pas peur d’aller au front. L’opposé d’un leader toxique.

On imagine mal le niveau de détermination et d’humilité qu’il a fallu à Spinoza pour traverser son époque, très conservatrice, lui qui, de confession juive, fut bruyamment excommunié, et échappa même à une tentative d’assassinat. La légende dit qu’il conserva le manteau troué par la lame pour rappeler à ses contemporains jusqu’où peut mener la passion religieuse ! 

En réalité, Spinoza était très en avance sur son temps. A l’heure des tweets incendiaries, des fakes news, des idées à l’emporte-pièce, des vérités alternatives et des phrases assassines ou inadéquates, puisse l’esprit de Spinoza former et inspirer le plus grand nombre de leaders rationnels et avertis.

 

 

 

 

 

 

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