Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ALARME / L'Alsace perd une maison à colombage par jour

Quand on parle de vandalisme urbain, on imagine Mossoul victime de la folie religieuse (deux mots qui commencent à sentir fâcheusement le pléonasme) ou le vieux Pékin succombant sous la pelleteuse des promoteurs. Des saccages irrémédiables, mais lointains. Je ne dis pas que la chose rassure. Mais il y a tout de même un peu de ça. 

Des articles épars de journaux, en ce mois d'août 2014, rapprochent aujourd'hui la menace. Elle reste plus diffuse, et donc moins médiatique. L'Alsace perd "plus d'une de ses maisons à colombage par jour". Elle semblent pourtant emblématiques de son paysage, déjà déserté par les cigognes ne sachant plus trop où se poser. L'ASMA (Association pour la sauvegarde de la maison la maison alsacienne), fondée il y a quarante ans, sonne le tocsin. Deux affaires vieilles de quelques jours se voient mises en avant. Comme au cinéma, l'une d'elles comporte un happy-end.

Trop cher à reconstruire ailleurs 

Commençons par la mauvaise nouvelle. L'affaire se situe à Ingwiller. Le maire Hans Doeppen a pris la décision de raser purement et simplement l'une des plus anciennes fermes du centre de sa localité. Question d'argent. "La démonter et la reconstruire ailleurs aurait coûté 18.000 euros de plus." Quand on pensent que de hideuses villas se vendent à Cologny ou sur la Riviera vaudoise passé 18 millions de francs, la chose fait sourire. Jaune, bien sûr. 

L'autre histoire se passe, elle, à Magstatt-le-Bas. Elle met également en cause l'élu, qui aurait pris seul sa décision contre l'avis général. On sait que les maires français constituent des roitelets, abusant volontiers de leurs pouvoirs. Paris en souffre. Alors imaginez ce que c'est dans de lointaines provinces. Le monsieur a donc condamné à mort une maison qui cherchait, il faut dire, depuis longtemps un repreneur.

Des habitants se mobilisent 

Mais là, des habitants se sont révoltés. Ils ont réussi, à l'arraché, à obtenir de démonter eux-mêmes la demeure, datant de 1683. Une maison a colombage se présente en effet comme un kit. Le bois jouant vite, mieux vaut cependant procéder aussi vite que possible au remontage, puis au comblement des trous avec du torchis. Les sauveteurs sont arrivés à faire parler d'eux. Ils ont eu droit à leur reportage sur France Info. N'empêche que l'écho demeure faible. Même Didier Rykner, qui se bat comme un lion pour le patrimoine avec sa "Tribune de l'art" en ligne, n'en a pas parlé. C'est donc par un pur hasard (mais le hasard est-il jamais pur?) que j'ai appris la chose. 

Comment un tel massacre est-il possible? Pour diverses raisons. Les maires, qui préfèrent dépenser leur argent en construisant des giratoires ou des parkings, mettent en avant le besoin de loger de nouveaux habitants en nombre, une déperdition d'énergie contraire à l'écologie, des frais de restauration et le goût de leurs administrés pour le moderne. Président de l'ASMA, Bruno de Butler dénonce en revanche leur inculture et leur paresse. L'Alsace ne compte que trois "zones de patrimoine construit et paysager", contre soixante en Bretagne. Il souligne par ailleurs que la Fondation pour le patrimoine (nationale) permet de déduire une partie des frais des impôts.

Le cache misère des "Journées du patrimoine"

Il existe bien en Alsace un écomusée, ouvert en 1984. L'équivalent de notre Ballenberg helvétique. Au rythme où vont les démolitions, Ungersheim a largement de quoi faire son choix, vu qu'il ne peut pas tout accueillir. L'institution en plein air compte ainsi 84 bâtiments, pas forcément en colombage. Un patrimoine bien soigné ailleurs. Paris a classé ses quelques maisons de bois. Troyes, en Champagne, se montre fière des rues épargnées par le grand incendie du XVIIIe siècle (on a alors reconstruit en pierres). Idem pour Rennes, où un incendie vient cependant de ravager tout un pâté en colombages. Le vieux chêne tient vite de l'allumette... 

Si je vous raconte la chose, en cette mi-août, c'est parce que la France, une semaine après la Suisse, va célébrer ses "Journées du patrimoine" les 20 et 21 septembre. De qui se moque-t-on? Ce pays, qui a inventé ces festivités cache misère, se moque comme d'une guigne de son passé architectural. Vous en voulez une preuve? La décorative ministre de la culture Aurélie Filipetti a récemment dû pratiquer des coupes de quelques dizaines de millions d'euros dans son budget, amputé par François Hollande en dépit de ses promesses électorales. D'où a-t-elle retiré l'argent? Le 95% de la somme a été retiré au patrimoine. La dame n'a sans doute plus trop envie de se colleter avec des intermittents du spectacle... Photo (DR) La démolition d'une maison à colombage. Un spectacle quotidien en Alsace.

Il s'agit bien sûr ici d'un texte intercalaire.

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