Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AIX-EN-PROVENCE/Turner donne de la couleur à l'Hôtel de Caumont

Crédits: Bury Art Museum, Manchester

Je vous l'ai souvent dit. Je vais donc me répéter. La France n'a jamais su comprendre la peinture britannique. C'est du reste à peine si elle s'y intéresse. Il faut qu'un artiste anglais ville très cher sur le marché pour qu'il se retrouve exposé à Beaubourg, au Grand Palais ou à Orsay. Ce n'est pas demain la veille qu'on y verra, dans des genres différents, Sir Thomas Lawrence (1768-1830), Frederic Leighton (1830-1896) ou Stanley Spencer (1891-1959). Ces gens-là semblent réservés aux grandes rétrospectives londoniennes. A ce propos, préparez-vous à aller voir le Paul Nash (1889-1946) que la Tate Britain annonce du 26 octobre au 5 mars 2017. C'est l'occasion de découvrir le plus surréaliste des peintres de guerre. 

Joseph Mallord William Turner (1775-1851), à qui le cinéaste Mike Leigh a consacré un film biographique en 2014, fait figure d'exception. Il s'agit d'un des pères de l'art moderne. Lawrence Gowing, dont Macula réédite le «Turner, Peindre le rien» (voir article une case plus bas), voit du reste dans le paysagiste la grande ligne de rupture de l'histoire de l'art avec Goya. Après lui, tout ne sera plus comme avant, même si l'académisme britannique a encore connu de beaux jours à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Débuts assez sages 

Tout avait pourtant commencé de manière très sage, comme le prouve une nouvelle fois l'exposition proposée à l'Hôtel de Caumont d'Aix-en-Provence. Elève de la Royal Academy, qu'il rejoindra très jeune comme membre et dont il gravira tous les échelons, Turner commence par voyager pour trouver des points de vue pittoresques. L'Angleterre est romantique avant tout le monde. Les ruines gothiques y sont à la mode depuis le milieu du XVIIIe siècle. Le débutant se situe ainsi dans la veine de l'aquarelliste Cozens ou du paysagiste Loutherbourg. Ce n'est que peu à peu qu'il va se libérer de la tyrannie de la topographie pour donner des vues toujours plus extravagantes d'une réalité n'appartenant désormais qu'à lui. 

Turner s'est vu critiqué de son vivant. De plus en plus violemment à partir de 1830. Il allait trop loin. Il a cependant tôt trouvé des défenseurs dans la profession, notamment le critique John Ruskin (1819-1900). Reste que beaucoup de ses œuvres n'ont pas trouvé preneur. Il faut dire que l'artiste n'était pas non plus très vendeur. Il a tôt monté une Turner Gallery tenant davantage du musée que de «show room». A sa mort, il a ainsi pu léguer à la Nation une quantité énorme de ses toiles, dont beaucoup étaient alors jugées inachevées, et quelque 19 000 aquarelles et dessins. C'est au XXe siècle seulement que les plus audacieux d'entre eux seront montrés au public. Et il faudra attendre 1987 pour que la Tate ouvre en son honneur une Clore Gallery, bâtie par l'architecte James Stirling.

Des toiles rarement montrées 

C'est de la Tate, bien sûr, que viennent nombre de pièces aujourd'hui proposées à Aix. Il s'agit d'un gigantesque garde-manger. Ian Warrell a cependant poussé plus avant ses recherches. Dans les pays anglo-saxons, bien sûr. La France ne possède quasi aucun Turner, et celui du Louvre gagnerait à rester dans les réserves. Vu l'abondance de la matière, le commissaire peut cependant proposer aujourd'hui des toiles et des œuvres sur papier rarement vues. C'est le cas, pour les débuts, de «Le château de Kilgarren» de 1799 et surtout du «Déluge» de 1805. Les Savoyards seront sans doute ravis de voir la «Vue de Bonneville» de 1803. Turner a énormément voyagé en France, et surtout en Suisse et en Italie. Il fallait donc opérer un choix. Warell a décidé de privilégier Gênes plutôt que Venise, déjà très connue sous le pinceau de Turner. 

L'exposition marque le début de la seconde année de la Fondation, logée dans un somptueux bâtiment érigé par Robert de Cotte, l'architecte de Louis XIV. Je rappelle qu'il s'agit de l'ancien Conservatoire de musique, restauré et transformé en lieu d'expositions. Le lieu est géré par Cultureespaces, comme à Paris le Musée Jacquemart-André dont on reconnaît le style. Même désir de proposer une exposition un peu légère avant un thé, qui peut ici se voir pris au jardin. La première exposition de Caumont, dédiée à Canaletto, a bien marché. Celle plus récemment consacrée aux trésors des princes de Liechtenstein a connu un couac quand le Cranach reproduit sur l'affiche a été saisi comme faux. Ici, tout se passe apparemment bien. Le public très BCBG se rue dans les salles en dépit d'une climatisation polaire. Une doudoune ne serait pas de trop. 

Et cet hiver, quand il y aura le chuaffage, on changera hardiment de registre. Il y aura, à ce qu'il paraît, des photos de Marilyn Monroe. Je peine un peu à comprendre, mais c'est comme ça.

Pratique

«Turner et la couleur», Hôtel de Caumont, 3, rue Joseph-Cabassol, Aix-en-Provence, jusqu'au 18 septembre. Tél. 00334 42 20 70 01, site www.caumont-centredart.com Ouvert tous les jours, de 10h à 19h, le vendredi jusqu'à 21h30. Le café reste ouvert du lundi au samedi jusqu'à 23h, le dimanche jusqu'à 19h.

Photo (Bury Art Museum, Manchester): «Calais Sands at Low Water» de Joseph Mallord William Turner.

Un texte suit immédiatement sur le livre «Turner, peindre le rien» de Lawrence Gowing.

Prochaine chronique le vendredi 5 août. Retour à Yverdon, où le Centre d'art contemporain propose «La grande place».

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