Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AIX-EN-PROVENCE/Nicolas de Staël revient à l'Hôtel de Caumont

Crédits: Succession Nicolas de Staël/Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence 2018

C'est une idée qui allait de soi. Montrer «Nicolas de Staël en Provence» prend du sens à Aix, même si l'Hôtel de Caumont, géré par Culturespaces, ne brille pas par la cohérence de sa programmation. On a pu voir dans ce somptueux bâtiment jaune des début du XVIIIe siècle aussi bien des vues de Venise par Canaletto que Marilyn Monroe en photos. Avouez que cela fait tout de même le grand écart! Il n'existe pas de politique Caumont comme il y en a une (qu'on l'apprécie ou non) au Musée Jacquemart-André à Paris, pourtant dirigé par la même organisation. 

Traiter de Nicolas de Staël en Provence, c'est bien sûr empoigner le sujet par la fin. Il s'agit d'aborder les années 1953, 1954 et 1955, cette année étant tragiquement interrompue par le suicide du peintre à Antibes. Un saut dans le vide. C'est également supposer que le visiteur possède une bonne connaissance de ce qui s'est passé avant. La trajectoire reste évidemment courte. Nicolas est né à Saint-Pétersbourg en 1914. Cet enfant de l'immigration russe blanche (1) a cependant connu des débuts belges, une première période encore figurative dans la France Libre, puis dans le Paris de l'Occupation. Il a fait dès 1944 partie de la première génération abstraite française de l'après-guerre, où tout art se devait d'un coup d'apparaître informel. Le débutant y a fleuri au milieu d'un groupe allant de son compatriote André Lanskoy à Alfred Manessier ou à Jean Bazaine.

Un travailleur acharné

Durant ses années consacrées à une peinture violente, exécutée au couteau, avec des empâtements presque sculpturaux, Nicolas de Staël a beaucoup produit. L'homme a du reste toujours énormément travaillé. Le catalogue raisonné des ses peintures, publié en 1968, comprend 1059 toiles. Il faudrait y ajouter les innombrables dessins, parfois de très grande taille, et les gravures. Bien sûr, il y a au milieu de tout cela de petites choses, comme en découvre du reste le visiteur de l'Hôtel de Caumont. On n'en sent pas moins un épuisant combat entre les idées et la matière. Ajoutez à cela une vie privée assez agitée, et vous comprendrez que Nicolas ne soit pas en parfait état au moment où il a quitté Paris en 1953 pour la Provence. 

Quand il prend racine loin de la côte à Ménerbes, où il achète Le Castelet, une grande bâtisse du XVIIe siècle (on peut ici penser à l'amour des maisons anciennes de Picasso!), de Staël peut pourtant se considérer comme un peintre arrivé. Lui qui a connu des débuts financièrement faméliques ne manque plus d'argent. Veuf et père de famille vite remarié, il a une épouse et trois nouveaux enfants. Il a percé même en Amérique, qui se ferme pourtant aux artistes européens depuis qu'elle s'est découverte des peintres vers 1940. L'illustre maison Knoedler le présente et le représente à New York. Apparemment, tout va donc bien. Sans reniements. L'homme pas fait les concessions mondaines du très à la mode Bernard Buffet, qui aime lui aussi les châteaux. Il ne roule pas en Rolls comme son jeune confrère.

Le retour en en douce de la figuration 

La période provençale constitue pourtant un temps de tiraillements, avec des séjours sur place coupés par une expédition italienne. Crise personnelle avec une passion extra-conjugale. Crise picturale aussi. La réalité, qui avait disparu de ses toiles, revient en catimini. Les êtres et les objets demeurent pour l'instant davantage évoqués que décrits. Quand à la matière, elle semble se diluer. Elle se fait toute fine. Presque transparente. La couleur, elle, devient éclatante. C'est une peinture solaire, mais avec un soleil presque carnivore. La chose apparaît évidente dans la série inspirée par la Sicile. Des toiles réalisées au retour en Provence d'après des croquis et des souvenirs. Ce sont là en fait des impressions. 

Tout cela se voit bien reflété aux murs de salles par ailleurs plus réfrigérées que climatisées. Les deux commissaires, Marie du Bouchet et Gustave de Staël, ont fait leur travail. En passant d'une toile à l'autre, tout visiteur connaissant un peu l'artiste ressent cependant un malaise. Par rapport aux créations de la décennie précédente, l'homme a perdu en force. Le résultat apparaît trop joli. Décoratif, pour utiliser ce qui devient aujourd'hui un gros mot en art. De Staël avait toute sa vie voulu éviter la peinture bourgeoise. Il est tombé en plein dedans. Les bouquets de fleurs sentent le mur arrière du canapé. Apprivoisés par un beau cadre doré, les «Agrigente» ne choqueraient plus personne placés au dessus de la commode. Tout est fait pour un appartement des années 1950.

Affaiblissement 

Vous me direz (surtout si vous avez vu les deux rétrospectives que la Fondation Gianadda a consacré en quatre décennies à de Staël) que je pousse un peu. Oui, mais un peu seulement. Face à la peinture américaine qui s'épanouit alors, celle de notre homme, comme d'ailleurs celle de nombre de ses congénères français, ne tient plus le coup. Elle se situe en retrait. Elle se rattache à des formes anciennes. Il n'y aurait pas de mal à être retardataire s'il y avait une vraie vitalité derrière. Mais celle-ci tend à d'affaiblir. Une chose ne trompe pas, même si le goût évolue sans cesse (pour revenir parfois au point de départ!). Les musées américains, qui ont acheté ou reçu beaucoup de Nicolas de Staël à l'époque, les ont remisés en caves. Idem en Europe ailleurs qu'en France. Les toiles venues de Zurich et de Winterthour, qui font pourtant partie des fleurons de l'exposition, viennent des réserves du Kunsthaus et du Kunstmuseum. Ces institutions ont passé à autre chose. Ce dédain n'a pas empêché un bouquet de fleurs de Nicolas de Staël de se vendre en juin 8,2 millions d'euros à Paris. Les collectionneurs privés et les institutions publiques n'ont pas toujours les mêmes goûts. Après tout tant mieux!

(1) Nicolas de Staël est très lointainement parent de Germaine Necker, devenue Madame de Staël par mariage. Il est de la branche russe, elle du rameau suédois.

Pratique

«Nicolas de Staël en Provence», Hôtel de Caumont, 3, rue Joseph Cabassol, Aix-en-Provence, jusqu'au 23 septembre. Tél. 00334 42 20 70 01, site www.caumont-centredart.com Ouvert tous les jours de 10h à 19h.

Photo (Succcession Nicolas de Staël/Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence 2018): L'un des paysages siciliens de l'artiste, peints à son retour en Provence.

Prochaine chronique le samedi 11 août. Art contemporain à Gruyères. Des corps célestes au château.

 

 

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