Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AIX-EN-PROVENCE/Le Musée Granet rapproche Picabia de Picasso

Crédits: Succession Picasso/Succession Picabia/Musée Granet/Aix-en-Provence 20118

Il y a deux sortes de bonnes idées. Les vraies et les fausses. De prime abord, l'exposition «Picasso Picabia» du Musée Granet d'Aix-en-Provence fait partie des secondes. Quel rapport entre les deux hommes, au delà des quatre lettres «Pica»? L'accrochage conçu par Aurélie Verdier, du Centre Pompidou, et Bruno Ely, le maître de maison, arrive cependant toujours à intéresser et parfois même à convaincre. Oui, il existe bien des passerelles, même si elles semblent fragiles, ponctuelles et parfois même involontaires. On pourrait alors parler de rencontres. 

Les deux protagonistes sont presque du même âge. Picasso est né en 1881. Francis Picabia en 1879. Ils possèdent une origine hispanique, mais ils ont fait leur carrière en France. Tous deux ont énormément produit, avec des aller et retour imprévisibles entre l'avant-garde et la tradition. «Je ne dis pas tout, mais je peins tout», assurait l'auteur des «Demoiselles d'Avignon». Il s'agit enfin d'expérimentateurs. En 150 pièces venues d'un peu partout, avec l'inévitable piochage dans ce garde-manger que forme le Musée Picasso de Paris, le parcours peut ainsi aller des débuts du XXe siècle à 1953. Picabia n'a pas connu la longévité de son illustre confrère.

Raprochements 

Tout se joue bien sûr par rapprochements. Le célèbre «Portrait de Benedetta Casals» de Picasso voit sa mantille rappelée par les «Espagnoles» que Picabia a torchées dans les années 1920. La «Femme au monocle» de Picabia, qui doit demeurer son œuvre la plus souvent reproduite, vient à côté de certains Picasso extrêmes de la même époque. Le «Baiser» carnivore dit toute la détérioration des rapports avec son épouse Olga. La célèbre pièce de Beaubourg où Picabia supprime la toile pour se contenter de tendre quelques cordes est proche d'un assemblage de Picasso, fait de tissus pauvres et de clous. Tout semble refléter des idées communes. 

Et pourtant! Il y a une différence fondamentale. Picasso respecte la peinture. Il s'est bien garder de suivre le mouvement Dada. On sait que l'abstraction, à laquelle Picabia reviendra après avoir donné vers 1940 des peintures «de charme» anticipant la «bad painting», ne constitue pas sa tasse de thé. Picasso se fixe des limites que son semi-compatriote (Picabia est né à Cuba et possède aussi une ascendance française) refuse, comme le bon goût. Il se situe, au propre comme au figuré, à l'intérieur d'un certain cadre. On se rappellent ses innombrables compositions d’après les maîtres anciens. Ce n'est donc pas un dynamiteur. Et puis il y a aussi une autre divergence, subjective celle-là. Au-delà de son caractère iconoclaste et novateur, Picabia fait à mon avis souvent preuve d'un talent modeste. Il se montre capable de croûtes épouvantables. On me dira que c'est voulu, mais tout de même...

Collections occultées

L'exposition, qui ira par la suite à la Fondation MAPFRE de Barcelone, apparaît donc réussie. Elle a le malheur d'occulter une fois de plus la collection (remarquable) du Musée Granet. Une sélection s'en voit présentée en sous-sol, à côté des toilettes. Je veux bien que le temporaire l'emporte de nos jours sur le permanent. Mais il y a malgré tout là quelque chose de choquant. Nous ne sommes pas au Musée Granet dans une Kunsthalle, n'en déplaise à Bruno Ely!

Pratique 

«Picasso-Picabia, La peinture au défi», Musée Granet, place Saint-Jean-de-Malte, Aix-en-Provence, jusqu'au 23 septembre. Tél. 00334 42 52 88 32, site www.museegranet-aixenprovence.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h.

Photo (Musée Granet, Aix-en-Provence 2018): Un rapprochement opéré. "La femme au monocle" de Picabia à côté du "Baiser" de Picasso.

Ce texte intercalaire complète celui sur l'exposition Picasso de Montpellier.

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