Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AIX-EN-PROVENCE/Le Musée Granet présente le peu fauve Charles Camoin

Crédits: Patrick Goatelen/Musée Granet/ADAGP

Depuis sa réouverture au public en 2006 , après quinze ans de travaux qu'on suppose spasmodiques, le Musée Granet d'Aix-en-Provence tourne autour de Cézanne. Il s'agit après tout du grand homme de la région, dont la ville n'a longtemps rien possédé. Les expositions estivales tendent donc à rappeler cette figure de Commandeur. Après la rétrospective à grand succès de 2006, le «maître d'Aix» a ainsi fait des apparitions régulières. Il a été face face à Picasso. Ses cadets se sont mis «dans sa lumière». Il est revenu d'Amérique par le biais d'une grande collection particulière (1). 

Cet été, le bâtiment servant de musée depuis les années 1820 montre Charles Camoin. Né en 1879, l'homme a connu Cézanne tout jeune. Ils se sont vus. Ils ont même entretenu une correspondance, interrompue par la mort du grand aîné en 1906. Conservées comme des reliques, les cartes postales sont exposées en ce moment dans les salles fortement climatisées du Granet. Marseillais, Camoin a aussi brièvement transité par l'atelier de Gustave Moreau, qui devait disparaître dès 1898. Le visiteur découvre une de ses premières académies, un peu molle, annotée de la main du grand symboliste. Son passage dans la plus ouverte des écoles de l'époque lui a cependant surtout servi à rencontrer Matisse, Marquet ou Manguin.

Un art plutôt sage

Vous l'avez déjà deviné. Camoin a fait partie de la première génération fauve avec, en plus des noms déjà cités, Braque, Van Dongen, Derain ou Vlaminck. Oh, avec lui, il s'agit d'un fauvisme de chaton plus que de tigre! Pas de couleur hurlante. Ni stridente. Ses paysages et ses quelques portraits restent très convenables, sinon convenus. Le bourgeois devait se sentir nettement moins choqué qu'avec les toiles aux aplats rouges ou verts de certains de ses compagnons de route. Comme beaucoup de ses condisciples, Camoin mettra de plus très vite encore une sourdine. Dès les années 1910, et davantage encore après la longue coupure de la guerre de 1914, il donnera une peinture socialement très acceptable, mais fort peu novatrice. C'est un second Manguin, travaillant désormais en marge des avant-gardes. 

Petite fille du peintre, Claudine Grammont a choisi, en collaboration avec Bruno Ely, directeur du Granet, les œuvres garnissant les murs. Elles mettent en regard de Camoin des Matisse ou des Marquet. Comme on pouvait s'y attendre, la production des premières années du XXe siècle s'est vue favorisée. Plus la visite avance (elle reste d'ailleurs assez courte), plus le parcours s'accélère. Il n'y a pas grande chose des années 1920 et 1930. Rien du tout pour la seconde après-guerre. Camoin est en effet mort âgé en 1965, alors que sa peinture se survivait. Mais assez bien. Il y a cinquante ans, les galeries vendaient encore beaucoup de paysages de ce genre, joyeux et un peu facile. Le grand tournant vers le contemporain, pour le public moyen, se situe autour de 1975.

Une rétrospective nécessaire 

Fallait-il montrer Camoin à Aix? Oui, sans doute. D'abord parce que l'exposition plaît, dans cette ville plutôt conservatrice. Si les foules attendues ne sont sans doute pas là, agglutinées, il y a tout du même pas mal de monde. Ensuite, tout peintre connu se doit d'avoir une fois au moins sa présentation monographique pour évaluation après inventaire. Certains s'en sortent bien. D'autres pas. La plupart moyennement. C'est le cas de Camoin. Il faut dire que l'homme n'a jamais produit un art destiné aux musées, où il se retrouve seul sur des murs confiés à des décorateurs minimalistes (2). Les Camoin restent destinés au dessus des commodes ou des canapés. C'est aujourd'hui de la peinture d'ameublement pour personnes âgées. Surtout celle d'après les audaces de jeunesse (dont un nu féminin assez provoquant, les jambes écartées). Albert Marquet s'en est bien mieux tiré, cette année, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. 

Il y a donc peu de chances pour qu'on revoie Camoin sur de prestigieuses cimaises parisiennes. Allez donc à Aix, si vous êtes un peu curieux. 

(1) Je dois cependant dire que le Musée Granet a présenté des «Icônes américaines», venues de San Francisco, en 2015 et la peinture actuelle, en majorité allemande, du Musée Burda en 2012.
(2) Je ne résiste pas à citer à propos de la mise en scène les propos de Jean-Paul Camargo, de Camargo & Saluce. «Le choix de notre présentation définit un parti pris esthétique, moderne et inattendu, que l'éclairage vient souligner de manière subtile.» Son équipe en fait effectué un travail de peintre en bâtiment.

Pratique

«Camoin dans sa lumière», Musée Granet, place Saint-Jean-de-Malte, Aix-en-Provence, jusqu'au 2 octobre. Tél.00334 42 52 88 32, site www.museegranet-aixenprovence.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h. 

Photo (Patrick Goatelen/Musée Granet/ADAGP): «Les bords de l'arc, la Passerelle». Un Camoin de 1906. La bonne année.

Prochaine chronique le lundi 11 septembre. Genève présente son grand livre d'architectures. Je vous raconte.

 

 

 

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